» Pendant des années j’ai fui, sans savoir ce que je fuyais. J’ai cru que si je courais plus loin que l’horizon, les ombres du passé s’écarteraient de ma route. J’ai cru que si je mettais assez de distance, les voix dans ma tête se tairaient pour toujours. » Marina, Zafón.

Je n’ai jamais eu trop tendance à prendre la fuite. Si j’avais été une gazelle dans la savane il est certain que je me serais fait dévorer par le premier félin passant à ma portée. J’ai cette forme d’inconscience qui fait que je reste face au danger -sauf s’il est physique- soit parce que je pense que l’autre n’a pas volonté, ni le pouvoir, de me blesser -naïveté quand tu nous tiens- soit par courage un peu vain, un peu grandiloquent. Je me suis toujours dit qu’il fallait affronter les difficultés, taper du poing sur la table, montrer les dents, bref, se battre. Et, toujours avec la naïveté d’Heïdi descendant de sa montagne -on a les références culturelles que l’on peut!- j’ai longtemps eu du mal à saisir ce que les autres fuyaient.

L’âge aidant, surtout la confrontation avec les autres, j’ai enfin compris ce qu’on fuyait. On ne fuit jamais les autres, sauf si évidemment ils nous menacent d’une quelconque arme contondante,  on se dérobe à soi. On donne l’impression de fuir les autres, on le croit d’ailleurs , mais ce qui nous fait prendre la tangente c’est ce que nous renvoie l’autre. On prend ses jambes à son cou car on ne supporte pas ce que l’autre nous renvoie de nous-même. Il arrive en effet que la personne en face, par ses qualités ou ses défauts, ses paroles, ses discours, nous montre nos propres faiblesses, nos manquements. Un lâche fuira par exemple quelqu’un de courageux, un timide fuira les extravertis etc… car les qualités, ou les défauts des autres, sont comme des miroirs mettant en lumière nos failles. Ainsi, on  court pour éviter de se voir, de réfléchir à sa personnalité. On s’évade pour ne pas se voir, pour ne pas vivre dans une réalité douloureuse où le héros que l’on croyait être n’existe pas. On détale pour ne pas voir ce que l’on fait, pour être aveugle aux conséquences de nos actes, pour ne pas avoir à assumer, pour ne pas entendre notre Jiminy Cricket. Tout ceci, bien souvent, sans en avoir la moindre conscience. Car le problème c’est que, souvent, dans la fuite éperdue vers un monde imaginaire meilleur pour soi, on cherche des coupables à montrer du doigt, à clouer au pilori de notre orgueil, sans se rendre compte que le seul réel coupable c’est soi.

On ne peut accuser les autres de nous faire fuir car la débâcle est un choix personnel. Personne ne nous force à courir dans l’autre sens, à moins, encore une fois, d’une menace physique. En agissant ainsi, je veux dire en accusant tout le monde et n’importe qui, le fuyard ne fait que se donner un sursis, plus ou moins long selon le moment de la prise de conscience. Celle-ci arrive vraisemblablement le jour où, après avoir couru des kilomètres, il réalise que ce qu’il a fuit réapparaît toujours.  Oui. Car ce devant quoi on croit détaler est en réalité en nous. Cela ne sert donc à rien de courir -comme disait La Fontaine- il faut marquer un temps d’arrêt, regarder, sentir, écouter et se battre. Se battre contre soi-même, comprendre que, peut-être, beaucoup de problèmes viennent de nous. Prendre conscience qu’accuser les autres d’avoir rempli nos vies de fange est une erreur. Parce que personne ne devrait avoir le pouvoir de ruiner une vie, de la rendre bancale. Si cela arrive, c’est que, d’une façon ou d’une autre, consciemment ou non, on l’a laissé faire.C’est qu’on n’a pas fait preuve d’assez de courage, de lucidité pour l’arrêter. Et que trouver une solution dans l’exil est une fausse bonne idée. Car la solution n’est pas dans la prise de distance avec les autres, elle est dans le recul sur soi.

La délivrance vient donc de soi. Il convient donc  d’affronter les événements, les regarder avec calme et voir si on peut les appréhender de façon à les résoudre. Il faut se construire soi avant de sauter d’une situation à une autre, ce qui est une véritable fuite en avant. Il faut se regarder sans complaisance, arrêter de se flatter, ne pas écouter ceux qui abondent dans notre sens, et vouloir grandir. Alors, la fuite ne sera plus une nécessité parce qu’on saura faire autrement. La débandade n’empêchera effectivement réellement jamais les voix dans nos têtes de parler. Il y a d’ailleurs fort à parier que si on ne les affronte pas, un jour elles se transformeront en hurlements stridents des sirènes antiques qui nous appellent pour nous dévorer.

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