« Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel. » Jean Cocteau

Cocteau écrivait cela à propos de la tragédie qu’il décrivait comme une machine infernale, car elle représente la fatalité qui anéantit les hommes. Le destin du héros tragique est scellé dès sa naissance et, quoi qu’il fasse, qu’il se débatte ou non, il s’accomplira, sous les yeux terrifiés des spectateurs. Ceux-ci ressentiront alors de la pitié pour le héros puisqu’ils le verront lutter, y croire, pour finalement mourir abandonné de tous, vaincu par sa destiné tragique.
Camus dit, dans l’étranger: « Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères ». Si on réfléchit, c’est assez proche de ce que pensait Cocteau de la tragédie: à l’instar du héros tragique l’homme a aussi un destin, et celui-ci est la mort. Peu importe ce qu’on fera pour y échapper, la lutte est perdue d’avance. Ainsi, il apparaît que la tragédie n’est qu’une représentation -exagérée et dramatisée- de la vie humaine.
Sauf que, dans la tragédie, les personnages sont archétypaux et représentent, tous, des valeurs, des vertus, des vices. Phèdre meurt d’aimer son beau-fils, Hippolyte se fait condamner à mort pour sa trop grande vertu et Antigone, par son courage grandiose frôlant la bêtise, va droit à sa fin. Tous ont finalement des raisons de vivre et de mourir. Pas un ne manque de courage, parfois jusqu’à l’absurde. Aucun ne faillira, tous resteront fidèles à leurs paroles, leurs choix, leurs amours. On les admire pour cela, comme on les déteste. Oui, on les hait aussi car ils sont agaçants, presque trop parfaits dans leurs rôles de martyrs vertueux. Car même les plus coupables, comme Phèdre, belle-mère amoureuse de son beau-fils à en devenir folle, Œdipe, celui qui commet l’inceste ou Médée, la sorcière infanticide, ont une grandeur dans leur culpabilité. Ils assument! Ils savent que leur faute est immense, ils s’en détestent et préfèrent la mort à la vie, afin de récupérer un semblant d’honneur. Ils vont au bout de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ressentent. Jusqu’à la mort, ils se battent pour leurs vies, contre un destin décidé par des dieux cruels, ils se battent contre eux, ils se battent pour leur honneur. Voilà pourquoi on les hait! Parce qu’ils sont tout ce que nous ne sommes pas, à de rares exceptions prêt. On les déteste car ils nous montrent un négatif de ce que nous sommes…
Mais ils sont beaux, grandioses. Stupides parfois. Mais magnifiques. Ils sont splendides parce qu’ils y croient, alors que tout est joué d’avance. Ils sont vaillants, car ils luttent contre des forces invincibles. Ils n’abandonnent jamais. Et c’est aussi l’enseignement de Camus: peu importe ce que vous faites, vous allez mourir, comme les autres. Alors faites! Oubliez les carcans, vivez parce que la mort vous attend, mais assumez vos actes.
Et c’est bien le problème… Combien sont comme Meursault, Phèdre, Thésée, Electre, prêts à assumer? Parce que, si la vie est bien une tragédie, ce n’est qu’à cause de la mort certaine qui nous attend tous. Le destin, dans les mains de dieux monstrueux jouant avec les hommes comme avec des marionnettes, n’existe pas. On ne peut se cacher derrière une malédiction, une privation de liberté, et donc de choix. On ne peut accuser quiconque d’être responsable de nos actes quand ceux-ci deviennent trop lourds pour nos frêles épaules. On ne peut chercher des raisons extérieures à nos agissements. Car chaque jour, on choisit une route. Personne ne nous y contraint. Alors, l’honnêteté minimum serait d’assumer le chemin que l’on a préféré sans dire que si on fait ceci et pas cela c’est de la faute de truc ou de machin. Non. C’est stérile et indigne. Hippolyte n’accusera d’ailleurs jamais sa belle-mère, Phèdre, d’avoir menti: il préférera mourir que de manquer à sa vertu, à ses principes. La seule personne à blâmer si on a failli, si on a fait n’importe quoi, si on s’est comporté comme un lâche, un monstre, c’est soi. Il ne suffit pas de vouloir être le héros plein de valeurs et de qualités de sa propre vie, il faut l’être. Il faut donc ne pas faire ce qu’on ne sera pas capable de revendiquer pleinement. Il ne suffit pas de ne pas vouloir être un lâche, il faut être courageux. Les paroles, les bons mots, les beaux discours que l’on se raconte ou que l’on sert aux autres pour briller ne sont rien si les actes ne suivent pas. Il vaut mieux ne rien dire, ne pas vanter ses propres mérites plutôt que d’y manquer. “Les principes ne sont bons que lorsqu’ils engendrent des actes” disait Van Gogh…

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