“Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu’ils ne nous révèlent les visibles.” Albert Camus

Le pouvoir des mots. Voilà une idée qui hante mon esprit depuis quelques temps. C’est peut-être une déformation professionnelle mais, pour moi, les mots ont une importance, une force, un pouvoir et il convient donc de les employer à bon escient. Or, c’est souvent à mauvais qu’ils sont utilisés.

Il y a ceux qui ne leur accordent aucune importance. Qui emploient un mot pour un autre, un synonyme, sans avoir conscience qu’ aucun mot n’est finalement semblable. Ce n’est pas parce qu’ils se ressemblent, dans le sens, qu’ils ont la même force, la même portée. Adorer n’est pas aimer, haïr n’est pas détester. Pourtant, ils sont synonymes. Mais, selon celui qu’on choisit, on verse dans l’hyperbole ou la litote. En soi, cela n’aurait aucune espèce d’importance si les mots restaient dans les pensées, dans l’intime de l’ego. Mais, dès lors que l’on s’adresse à quelqu’un, il faut réfléchir à la portée de nos paroles. Si pour celui qui parle, la force du terme employé ne représente rien, ce n’est pas certain que cela s’applique à l’interlocuteur… Or, certains ne réfléchissent absolument pas -ou s’en moquent- à l’effet produit. Ainsi, les mauvais parleurs vont multiplier les promesses sans en avoir conscience -ou pas- en utilisant le futur à tour de bras; vont manier des idées, des concepts qu’ils ne maîtrisent pas, simplement parce qu’ils n’accordent pas d’importance à leur langage. Et c’est exaspérant car, à force d’avoir côtoyé ces gens- là, la moindre parole prononcée, dans la bouche de n’importe qui,  va être sujette à interprétations: qu’a t’on voulu dire, pourquoi me dit-on cela, puis-je avoir confiance en ce qu’on me dit? Il y a quelques temps, il me fut reproché, entre autres conneries insupportables, de ne pas être « aimante ». Me prendre ce mot dans les dents fut un moment de joie inégalée. Pas aimante? Alors, quoi? Je ne suis pas portée à aimer, je ne suis pas affectueuse? Je suis donc un monstre de froideur, retranchée dans ma tour d’ivoire, incapable de sentiments? Car c’est bien le sens du mot. Cet adjectif me qualifiant m’a  énervée autant qu’il m’a blessée, ce qui était d’ailleurs sans doute le but. Puis, un jour, j’ai compris. J’ai compris ce que voulait dire la personne qui l’a employé et qui n’a, et n’a jamais eu, aucun sens de la formule et du poids de ses paroles. Ce mot, dans sa bouche, voulait dire que je n’aimais pas comme elle l’aurait voulu, c’est à dire dans la démonstration ostentatoire, dans la valorisation à l’excès de l’autre. « Aimante » n’avait donc plus son sens premier. En attendant, il a blessé car on l’a employé pour un autre…

Il y a ceux qui choisissent soigneusement leurs termes, ne prononçant rien qu’ils ne pourraient tenir, rien qui ne serait pas le reflet le plus proche possible d’une pensée, d’une émotion, d’un sentiment. Et que c’est ardu! Car, comme le disait Diderot, «  les mots ne suffisent presque jamais pour rendre précisément ce que l’on sent » . Certaines émotions, idées, concepts dépassent en effet le langage existant, et, vouloir exprimer clairement la  pensée va relever du tour de force. Certaines choses sont d’ailleurs indicibles et, quoi que l’on fasse, nous ne pourrons jamais les faire comprendre. Mais, au-delà de ces choses, la réflexion avant la parole, la recherche du vocabulaire adéquat fait que la communication se fait au mieux, en tout cas dans la recherche de l’honnêteté… Ainsi, on n’exagère ni ne minimise, on ne promet pas dans le vent, on attaque qu’en le voulant, on ne célèbre que par désir de le faire, on aime ou on déteste que parce qu’on le ressent vraiment… Et la confiance nécessaire aux interactions humaines saines et non anxiogènes est atteinte. Malheureusement, combien sont ceux qui accordent cette valeur, cette précision aux mots?

Il y a ceux qui ne peuvent pas dire, qui n’y arrivent pas. Parce que les mots font parfois peur. On ne veut, ni ne peut, en prononcer certains, par conscience aiguë de leur portée et de leur interprétation possible… Puis, d’autres sont tus car ils sont aveu de faiblesse et qu’on ne veut surtout pas donner une image négative de nous-mêmes en les prononçant. Alors, on arrange le langage, on sous-entend, espérant que l’autre comprenne l’implicite, notre implicite, ce qui est évidemment compliqué puisque chacun interprète à l’aune de sa personnalité.On attend de l’autre une connexion presque surnaturelle, un fil vers nos pensées, un lien rassurant, presque maternel, rappelant la prime enfance où nos besoins, nos attentes, étaient comblés sans que l’on ait à les exprimer. On désespère ensuite que l’autre ne réponde pas à la requête non formulée, on angoisse de n’avoir pas su dire, de ne pas avoir pu verbaliser clairement la demande, la question, le mal être, le bonheur…

Le langage devient alors source de maux… Dans tous les cas. Dans celui où il est forcé, manipulé, violé, dans celui où on le cherche pur, adéquat, révélateur, comme dans celui où on le tait, incapable de l’utiliser pour dire ce qui effraie. Les mots deviennent souffrance car leur pouvoir est mésestimé, foulé aux pieds, mal employé.

Alors, Camus avait encore une fois raison:  « les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu’ils ne nous révèlent les visibles ».

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