« Je jette avec grâce mon feutre, Je fais lentement l’abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon; Élégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Mirmidon, Qu’à la fin de l’envoi, je touche! » Edmond De Rostand.

Ne cherchez pas de rapport entre ce que je vais écrire et le titre… Il y en a un, du moins pour moi, lointain, mais il serait trop compliqué de suivre les méandres de mes associations d’idées. Je pourrais parler de Cyrano, expliquer ce qu’il représente pour moi, parler de cette réplique où il se met à nu mais je ne vais pas le faire. On va donc dire qu’il n’y a pas de lien.

J’ai envie de parler de cicatrices et de blessures. Sujet léger et rafraîchissant, j’en conviens. Mais je m’interroge sur les récurrences, sur le fait que les mêmes blessures sont souvent ravivées, que les cicatrices finissent souvent par céder car on trouve toujours quelqu’un pour appuyer dessus, avec insistance. Peut-être est-ce aussi parce qu’on se met toujours dans une situation où on expose les plaies, laissant la possibilité qu’elles soient rouvertes. On serait alors des cyranos, enlevant le grand manteau qui nous calfeutre, dénudant nos points sensibles, attendant le coup d’estoc, consciemment ou non. Mais, ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant celui qui s’expose -car celui-ci le fait car il doit vivre, malgré les plaies, les cicatrices, les handicaps, et vivre c’est risqué, se risquer- que celui qui va jouer le rôle du boucher.

Ce boucher, tout le monde le connait, tout le monde l’a croisé, même s’il revêt différents atours. Alors, ne voyons pas ici une confidence personnelle, ce n’est pas le cas. Bien évidemment, il y a de moi, mais pas que. Ce boucher donc, est il conscient de ce qu’il fait? C’est là ma véritable interrogation. Il semble évident que nous croisons tous un jour la route de gens malveillants, sadiques, mais j’aime penser que ce n’est pas la majorité de ceux qui vont raviver nos blessures, je suis peut-être naïve. Alors, qui sont-ils ceux qui nous blessent, qui incisent les plaies anciennes, ou encore fraîches?

Je crois que beaucoup n’ont même pas conscience de leurs actes. Parce qu’ils ne réfléchissent pas aux autres, parce qu’ils n’ont aucune empathie, ni sympathie, parce qu’ils sont tournés vers leurs nombrils soit, au mieux, parce qu’ils vont mal et qu’ils ont de réels problèmes à régler, ce qui fait qu’ils ne sont pas coutumiers du fait, et donc pleinement excusables, soit parce qu’ils sont réellement égocentriques. Dans ce cas, ils n’ont pas conscience des mots employés -oui, encore, il faut croire que j’en fais une idée fixe- des gestes posés, des conséquences de leurs actes. Ils n’y pensent pas, parce que c’est pénible d’être respectueux, dans le sens où c’est difficile, cela demande une rigueur, un certain courage aussi. Alors, ils avancent en aveugle, guidés par leur seul instinct, par leur ego, plus précisément par la volonté de renforcer leur ego. Et, peu importe si leurs actions blessent, chagrinent, abattent. Ils ne se retournent pas, pour ne pas voir, pour ne pas se voir. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est finalement pire. C’est de l’indifférence. Peut-être une forme de mépris aussi. Pour se sauver eux, pour ne pas souffrir, surement, ils avancent, sans se poser de questions. Ont ils tort? Si on se place du côté des bénéfices qu’ils en tirent, non, évidemment. Mais si on se place du côté de celui qui a subit leurs tâtonnements, oui, bien sûr. Oui. Parce que celui-ci, à force de croiser les routes de tels personnages, se sent forcément comme quelque chose se rapprochant du néant. Une amie me disait il y a peu qu’on ferait plus de cas d’un chien que d’elle. C’est dire le ressenti violent que peuvent générer certaines personnes.

Ce qui m’estomaque c’est que les gens qui blessent ne sont pas de parfaits inconnus. Parce que pour avoir le pouvoir de blesser, il faut qu’il y ait un lien, quel qu’il soit. Or, si tant est que les gens soient un minimum, et je dis bien un minimum, attentifs, ils connaissent, de loin en loin, l’histoire personnelle de leur « victime ». Alors, pourquoi vont ils reproduire des schémas qui ont déjà blessé, pourquoi vont ils profiter d’une situation de faiblesse, ou pourquoi vont ils profiter de la gentillesse? Par méchanceté? Bêtise? Je dois être idiote mais, vraiment, profondément, je ne comprends pas, et ce n’est pas faute d’avoir essayé! Quel intérêt y trouvent-ils? Quel est leur bénéfice? Et, le pire, c’est que ces gens ont, eux aussi, souffert, eux aussi ont des blessures et, évidemment, ils reprochent leur violence à ceux qui leur ont porté un coup . Alors, pourquoi font ils pareils? Je sais, je m’en rends compte, j’ouvre une foire aux questions sans réponse, j’écris de manière décousue, mais je suis le fil de ma pensée qui l’est tout autant. Parce que, réellement, je ne comprends pas.

Certains me diront qu’il n’y a rien à comprendre et que finalement cela importe peu. Sans doute. Mais ça m’importe. Car je ne veux surtout pas raviver les blessures des autres et je me dis que, peut-être, à mon corps défendant, je le fais. Peut-être que moi aussi j’appuie là où la douleur est vive, sans même le savoir. Et je ne veux pas être de ceux-là! Je ne veux pas triturer des plaies béantes, je n’en tirerais aucune satisfaction, aucun plaisir. Parce que c’est peut-être ça la clef, le plaisir… Celui de n’être pas que celui qui souffre, d’être celui qui peut faire souffrir, une sorte de toute puissance qui console des peines passées. Une sorte de vengeance mal dirigée, de revanche sur ce que d’autres ont fait. Je n’en sais rien.

Je sais juste que j’aimerais n’avoir plus à panser mes plaies faites par un(e) et rouvertes par un(e) autre. J’aimerais que plus personne n’ait à le faire. J’aimerais que les gens tiennent paroles, pèsent leurs actes, réfléchissent avant d’agir, pour que personne ne se sente moins important qu’un animal, pour que personne ne se sente nié, rejeté dans le néant. J’aimerais ne pas avoir à craindre le prochain coup, ne pas me sentir obligée de bâtir une forteresse autour de mes plaies. Et quand je dis « je », je parle pour moi, mes amis, mes proches, les autres. Parce que « je est un autre » disait Rimbaud et parce qu’on n’est jamais seul. On interagit avec nos semblables. Alors, pour que cette interaction soit la plus douce possible, la plus sécurisante, ne nous jetons pas comme des charognards sur les blessures à vif. Faisons attention aux autres, surtout ceux qui ont tendu la main, fait preuve de gentillesse, qui nous ont donné quelque chose à un moment donné. Faisons attention aussi à ceux qui ne nous ont apporté que de la boue, de la noirceur, ne les attaquons pas non plus  là où la douleur est vive.

Je fais un vœu pieux, je le sais. Je sais aussi qu’il confine à la candeur. Mais peu importe. Peu m’importe car « A la fin de l’envoi, je touche » mais j’espère le faire en ne blessant pas. Je veux toucher, laisser une trace chez les autres, mais une jolie trace. Je préfère être l’infirmière qui panse les plaies que celui qui les a faites. Tant pis si ça ne m’apporte que davantage de cicatrices, tant pis si  je  continue à ne récolter que coups et manque de respect. Parce que « Je jette avec grâce mon feutre, Je fais lentement l’abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon; Élégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Mirmidon, Qu’à la fin de l’envoi, je touche! ».

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