16/11/2015

Le sommeil qui ne vient pas. Je tourne et retourne dans l’obscurité relative. J’angoisse de savoir ce que je vais leur dire. J’angoisse de savoir comment je vais continuer le cours. Puis, tout se mêle. Eux, moi, lui. Je voudrais dormir. J’ai mal partout. Je suis inquiète.

Le réveil qui sonne et qui me trouve sonnée, tremblante, nauséeuse, vacillante de l’absence de sommeil. Et les pensées reprennent. Que dire? Comment? J’ai un message. Je fais les choses sur pilotage automatique: la douche, thé, café, clope, me brosser les dents, le maquillage, le rouge aux lèvres. Tout de noir vêtue, comme toujours. La voiture, le trajet, la radio. La cité corsaire se dresse, l’océan.

La sonnerie. Je rentre en scène. Je ne sais pas pourquoi, j’ai un peu de mal à respirer. Je suis essoufflée. Ils sont 35, ils me regardent. Étrangement, je n’ai pas besoin de leur demander de se taire. Je prends la parole, je ne parle pas assez fort, ils me le disent, ils sourient quand je leur dis que c’est parce que je ne m’entends toujours pas. Puis, la voix plus cassée que d’habitude, hachée, je parle. Je dis, je lis un poème. J’en vois qui pleurent. Mon cœur se serre. Je leur donne la parole, ils se taisent. Je respire. J’enchaîne, dans un silence pesant, sur mon cours. Voltaire, obscurantisme, fanatisme, comédie humaine, intolérance. Ils sont pendus à mes lèvres. Aujourd’hui ils comprennent Voltaire, ils comprennent les Lumières. Aujourd’hui ils écoutent, vraiment, hochent la tête. Ils posent des questions, eux qui ne voulaient pas parler. Ils contournent vendredi en s’intéressant aux philosophes. Ils me parlent de fraternité, d’égalité. J’écoute, je réponds. J’essaie. Ils partent sur l’égalité homme/femme. J’explose. Je dis. Non. Elle n’existe que sur le papier, pas dans vos têtes. Je m’enflamme. Essaie de ravaler la colère  sourde qui gronde dans mon ventre. Les gars m’accusent de misandrie. Oui. Ils rient. J’affiche un sourire. Faux. Creux. Dans ma tête, Beyrouth.

Une autre sonnerie, une autre classe. Des élèves qui pleurent, encore. Des petites mignonnes, les yeux embués de larmes. J’ai envie de pleurer, moi aussi. Je continue mon cours, tant bien que mal. Ils sont calmes, trop. On descend pour la minute de silence, il fait chaud sous ce hall où nous sommes agglutinés. Le directeur fait un discours, bien écrit. Pas un bruit. Puis, le silence. Et les applaudissements. Et l’impression d’être sonnée. D’être dans du coton. Et puis ma tête qui mélange tout, encore, le revoilà. Des quartiers de clémentine. Un sourire. Merci. Les mots haineux de certains. Je proteste. La tension monte. Je pars. Je me recroqueville. Pas envie. Et j’y pense, encore. J’ai un message. Je souris. Des bisous.

Les choses se répètent. Un autre cours, une autre classe. Voltaire encore, encore des questions, encore des larmes. J’ai le cœur gros et la tête lourde. Mais je me sens utile, un peu. Je suis là, j’enseigne les philosophes, la tolérance, la raison. Les combats avec les mots. J’insiste. Les mots, la raison. L’éducation. La culture. Ils font oui de la tête. Je pense à autre chose. Toujours à la même. Je me surprends à toucher ma clavicule. Comme un totem. Les mots sur ma peau. Le lion secoue sa crinière.

Puis, enfin, les dernières heures. L’ambiance m’est lourde, je recommence à avoir des difficultés à respirer, comme si j’avais couru. Je parle, je continue mon cours sur les contes. Je leur en raconte pour penser à autre chose. Ils sont suspendus aux histoires, comme des enfants qu’ils sont encore un peu. Je raconte et je fais le clown. Je leur parle des princes, et encore une fois, il envahit mes pensées, je le chasse, je ne sais pas ce qu’il y fait, je ne comprends pas. Alors je leur dis que ça n’existe pas. Surtout les charmants. Ils se marrent, les garçons protestent. Je ris. Le ventre serré. J’en rajoute, je caricature. Je parle de Blanche-Neige et de la pomme. De la gueule de la sorcière, qui fait peur. De Blanche-Neige qui prend quand même la pomme, pauvre idiote. Du cercueil de verre improbable. Ils rigolent. J’aime bien. Je leur conte Emilie Jolie. La sorcière qui se transforme en princesse. Le prince charmant qui n’est pas dans le livre, qu’il faut dessiner. Le prince charmant débutant. Les filles sourient. Pas moi. Je pense aux mensonges. Me demande s’il pense  que j’y crois vraiment. Si j’ai l’air aussi idiote que Blanche-Neige. Je me demande comment ça se dessine un prince. Je ne sais pas dessiner de toute façon. Je parle du raton-laveur qui veut des couleurs. Du hérisson. Du loup. Du caillou. D’A-440. De faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore pas votre rêve. Tu parles! De la pantoufle de vair de Cendrillon, pas de verre. Sonnerie. Ils partent. Moi aussi. Je ramène M. qui me fait rire avec son projet. Ok. Faisons le.

Le trajet dans  le sens inverse. La cité corsaire dans mon dos. J’ai froid. J’ai un message. Je souris. Le barrage est bloqué, encore. Pas grave. Je regarde la mer. Je regarde la tour. C’est beau. Putain c’est beau. J’ai de la chance. Et puis, Casablancas, Instant Crush. Les mots, les siens. Je ris, je ris. Une blague. J’écoute, j’entends. Ouais.J’entends! Je pense à Phèdre, pour changer.

Un appel, quelques mots, apaisants, doux. Ma maison, un cadeau, deux en fait. Je souris. Je ris. Et, hop, tout se mélange encore. La clef tourne dans la serrure et je rentre, dans le silence, dans la paix, dans le vide aussi. Mais, je suis accueillie. Des miaulements. Des roulades. Des câlins. Je serre la bestiole. Je me sens cotonneuse, encore. Café, clope, thé. Musique. Casablancas, encore. Un autre appel. Des sms. De la douceur. De l’eau chaude. Très chaude. J’ai toujours froid. Je suis fatiguée. Les infos. Les noms des victimes, leurs vies. Envie de vomir. Un appel. Elle écoute. On s’écoute. On ne sait plus quoi dire. Quoi penser. Ma voix se serre. Ma gorge aussi. Ma voix casse. Silence. On se demande pourquoi. Pourquoi eux, lui, elle, lui, moi. Est ce que tu crois que c’est fait exprès? Je n’en sais rien. Je peux pas te dire. Je ne sais plus. Je ne sais plus rien je crois. Tu mérites mieux. Toi aussi. Tu crois que c’est nous? Surement. Un peu. J’en sais rien. Je comprends pas d’où ça sort tout ça. Moi non plus. Je secoue ma crinière. J’essaie de rugir. Eux, moi, lui. Son silence. Attendu. L’incompréhension. Tout se mélange, encore. L’incohérence. Le vide. Le coton. La crinière. La colère. La douceur. Le téléphone muet.

Je me fais des promesses. Je réfléchis. Je pense à Christophe Maé, je me marre toute seule. J’écoute Kate Bush. Je résiste à Barbara. Faut pas pousser. J’envisage Ferré. Je me marre toute seule: catharsis. Phèdre. Forcément. Des m&m’s. Du thé. Clopes. Dehors le vent s’est levé. Il siffle. Je pense à ma presqu’île. A la maison. A la cheminée. A papa et maman. A ma sœur. A F. Silence. Je ne le briserai pas. Non. Promesse répétée. Et toujours les mêmes questions. Toujours l’incohérence. Pas la mienne. Me dire que c’est irrationnel. Fatiguée, vidée. Un peu triste. Est ce que le silence va durer? Pourquoi ça m’inquiète? Je m’en fiche! Non. Je mens… Puis Casablancas.

« I didn’t want to be the one to forget
I thought of everything I’d never regret
A little time with you is all that i get
That’s all we need because its all we can take […]
I listened to your problems, now listen to mine
I didn’t want to anymore, oh oh ohh
And we will never be alone again
Cause it doesn’t happen every day
Kinda counted on you being a friend
Can I give it up or give it away
Now I thought about what I wanna say
But I never really know where to go
So I chained myself to a friend
Cause I know it unlocks like a door »

 

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