“Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.” Camus

Pour la première fois, depuis que je tiens ce blog, j’ai d’abord écrit cet article à la main. J’avais besoin d’un contact charnel, presque sensuel, avec l’écriture, la mienne, et finalement avec moi. Me trouver physiquement dans l’acte d’écriture. Pouvoir raturer. Alors j’ai recommencé et recommencé. Raturé, raturé, raturé. Ne dis pas comme ça, n’emploie pas ce mot. Puis, de guerre lasse, j’ai laissé venir. Parce que de toute façon c’est impudique, terriblement. Ne lisez d’ailleurs pas plus loin si vous avez peur des émotions, des miennes. Ne lisez pas si vous ne voulez pas lire à l’intérieur de moi. J’aurais pu ne pas publier, écrire pour moi, égoïstement, pudiquement. Mais, non. Car je me dis que ce que vous allez lire d’autres l’ont surement ressenti, que, peut-être, cela trouvera écho en quelqu’un. Ce sera déjà cela de gagner…

J’ai passé une journée épouvantable. Pas aujourd’hui, mais peu importe. Épouvantable. Pour la première fois de ma courte carrière, j’ai été incapable de faire le moindre effort de présentation. Pour la première fois depuis que j’enseigne, j’y suis allée à nu. Pas maquillée. Rien. Alors, dit ainsi, c’est sans doute stupide. Mais, pour moi, ça ne l’est pas. J’ai toujours fait attention, me disant que c’était plus agréable pour tout le monde, puis que cela faisait partie du rôle de la prof, en représentation. Le maquillage, le rouge à lèvres surtout, me permet de rentrer dans le costume de l’autorité, pas que je ne sois pas capable de faire sans, c’est juste que cela fait partie d’un rituel. Je ne vais pas m’étendre davantage sur le sujet, je ne suis pas certaine que ce soit compréhensible ou intéressant. Bref, j’y suis allée à nu car je n’avais pas envie d’être masquée. Je crois aussi que ce jour-là je n’en avais plus la force. J’y suis allée donc et j’ai bien sûr eu des questions et remarques sur ma tête. De l’inquiétude aussi, au point que mon chef m’a dit de partir voir la mer. Puis, les élèves… Les regards de ceux qui voyaient soudainement non plus la prof, mais la personne. La personne à nu, les yeux bouffis, explosés, la voix cassée à l’image du corps et du cerveau, mais là, debout face à eux, avec eux. J’étais donc là, debout, et j’ai parlé. J’ai fait une blague sur ma tête histoire de détendre les gamins et… moi! Je leur ai dit que c’était mon joker de l’année, qu’ils y avaient donc droit aussi et qu’à ce titre, je ne dirais rien s’ils se pointaient en jogging alors que d’habitude je mets des amendes au nom de la fashion police. Ils ont ri. Un d’eux m’a dit: « Vous inquiétez pas madame, z’êtes belle quand même! ». J’ai répondu que ce n’était pas la peine d’essayer de m’acheter pour avoir une bonne note à son bac blanc. Ils ont ri, encore. Puis, le cours a commencé. Je suis rentrée en scène, vacillante sur mon estrade, et j’ai parlé de Camus, des Justes. Des terroristes qui ont les meurtres qu’ils commettent en horreur. De Dora, pleurant la mort de Yanek, son amant, de cette femme qui oscille entre la dignité, la douleur insupportable et la volonté de le rejoindre au bout de la corde de la potence. De sa tristesse. Et une main s’est levée. « Madame, peut-on être triste sans être désespéré, et peut-on être désespéré et être, malgré tout, heureux? ». J’ai regardé la gamine qui me fixait de ses grands yeux bleus. Et j’ai eu l’étrange impression qu’elle lisait en moi. Qu’elle m’envoyait une décharge, qu’elle me mettait une grande claque dans la tronche, qu’elle me secouait. « Oui, on peut être triste sans être désespéré, mais on ne peut être heureux dans le désespoir, c’est antinomique. ». Ma petite fée a hoché la tête, elle avait accompli sa mission. Dans ma tête, les bombardements ont recommencés, les ruines se sont mises à voler en éclats et une petite musique a refait son apparition, malgré mes efforts pour la faire taire… Puis, la sonnerie a retenti, m’a sauvée au moment où je commençais à avoir du mal à respirer. Alors, sur les conseils bienveillants de mon chef, je suis partie. Mais je ne suis pas allée voir la mer. Pas envie de me retrouver seule face à elle. Non. Je suis allée voir ma petite chaman.

Elle m’a accueilli à bras ouverts, laissant un temps son travail pour supporter mon énergie pesante du moment. Parce qu’elle l’était, vraiment. Moi-même je la sentais m’alourdir, alourdissant ce corps qui ne cesse pourtant de mincir. Bref, elle m’a écoutée. Elle a posé une question « Qu’est ce que tu veux, là, maintenant? » sans s’imaginer qu’elle recevrait une telle réponse. Elle a tout pris de plein fouet, ma douleur, mon désespoir revenu, mon angoisse étouffante, ma panique. Et cette petite chaman m’a parlé, sans complaisance. Parce que toute amie qu’elle soit -et c’est aussi valable pour TOUS mes amis- elle me voit telle que je suis. Elle m’a connue quand j’étais insupportable car bouffée par la colère, elle m’a vue m’adoucir, elle m’a vue au fond du trou, elle m’a vue remonter, puis elle m’a vue replonger, plus profondément. Et elle a toujours été capable de me dire quand je déconnais, quand j’avais tort, quand j’étais en errance sur les mauvaises voies. Et elle, comme les autres, je la remercie infiniment pour cela, pour ce regard, pour cette parole sans complaisance mais basée sur une véritable connaissance de ma personne. Bref, elle a parlé. Et ce qu’elle m’a dit, d’autres amis me l’avaient déjà dit. Mais pas de la même façon. Je ne sais pas. Toujours est il qu’elle a réveillé en moi quelque chose qui ne cesse de s’endormir. Elle m’a parlé d’amour. Pas de celui des autres. Du mien. Du mien pour moi-même. D’amour propre en somme. Et cela a fait écho aux mots de ce médecin providentiel qui, en juin, m’avait dit: « Vous êtes une terre sacrée et personne, personne, n’a le droit de vous piétiner ». Oui! Et pourtant je la piétine, je me piétine. Parce que j’ai laissé ma confiance s’éteindre. J’ai laissé mon ego rejoindre les ruines de ma tête. J’ai laissé faire car je me suis épuisée. J’ai voulu combattre sur tous les fronts, j’ai voulu lever haut mes armes, mais je me suis perdue au combat. Ava a disparu dans les limbes. Et ma petite chaman a pointé cette disparition du doigt. Elle a pointé le problème: « Personne ne viendra te sauver. Les sauveurs n’existent pas. Toi seule peut te sauver ». Oui. Merci ma belle chaman. Mes yeux se sont rouverts. J’entrevois ma valeur, j’entrevois le chemin. Car oui, personne ne viendra me sauver. Personne, et surtout pas un homme. Le seul à qui je laisserai ce pouvoir de protection c’est mon père. Je ne veux pas consciemment qu’un homme me sauve ou me protège, je veux l’égalité. Mais, dans mon inconscient les choses ne doivent pas être si simples. Bref. Je dois me sauver. Je dois retrouver ce que j’ai perdu. Moi et moi seule. Je suis la clef.

Puis, elle m’a dit que je devais cesser séance tenante d’être « gentille ». Elle m’a dit: « en fait tu fais pour les autres ce que tu aimerais qu’ils fassent pour toi. Mais tu es trop gentille avec eux. Sois gentille avec toi ». Encore une fois, elle a raison. Je crois que j’agis en miroir. Je fais en effet ce que j’aimerais qu’on me fasse. Peut-être d’ailleurs que, d’une certaine façon, j’agis aussi pour moi. Que c’est ma façon, maladroite, de me sauver. Mais, pour l’instant, cela ne fonctionne pas, c’est même l’inverse qui se produit. Cela dit, non, et là ma petite fleur a raison, je ne cesserai pas d’être gentille. Car ce ne serait plus moi. Et je ne veux pas me perdre davantage. Tant pis, je n’en démords pas, je serai toujours gentille, je tendrai toujours la main, si je me fais bouffer je tenterai de l’assumer. Car je suis convaincue que c’est la seule façon de faire, convaincue, et attention c’est aussi niais qu’un discours de Miss France, que tout irait mieux si tout le monde agissait ainsi. Alors, je continuerai à canaliser les répliques vraies -car certaines vérités doivent être tues- mais méchantes, je continuerai à croire, à écouter. Car, là-dessus, je ne veux pas faire de concessions avec moi-même, persuadée aussi que je travaille pour mon karma. Mais, malgré cela, il va effectivement falloir que j’apprenne à ne plus être une éponge dans le sens ou être gentille ne veut pas dire que l’on doit tout entendre et tout accepter. Je vais devoir apprendre à fermer les écoutilles, à rentrer quelque part en moi ou à imposer le silence quand les mots des autres seront des lames acérées, volontairement ou non. Et surtout, et cela je l’ai enfin compris, je vais devoir apprendre à être plus douce avec moi, à arrêter de me laisser atteindre par des pseudos vérités assénées par des gens qui ne savent pas. Cesser d’accorder de l’importance à des avis partiaux, comme tous les avis d’ailleurs. Laisser les gens dirent ce qu’ils veulent, en toute liberté, mais ne pas entendre, ne pas donner de prise.

Parce que, finalement, quelque part en moi, profondément, je sais. Et j’ai toujours su. Je n’arrive plus à l’activer, bien que je pense que la chaman a huilé l’engrenage. Je sais ce que je suis, assez lucidement. Pas toujours, surtout en ce moment, puisque la lucidité s’est transformée en nuit opaque, mais au fond je sais. Et je n’ai pas à le prouver, à démentir les idées fausses sur ma personne. Car, au final, je m’en fiche. Quelle importance cela-a-t-il, fondamentalement? Aucune. Pourtant, j’y ai accordé trop de crédit. J’ai laissé des gens me réécrire, me faire douter de moi. Et je ne me victimise pas, puisque c’est de ma faute car j’ai laissé le champ libre, ouvrant les bras aux « attaques », bêtement. Parce que mes failles sont apparentes, malgré un vernis assez bien imité. Parce que je transpire la bivalence. Parce qu’au premier abord on voit cette nana qui fait des blagues, à la parole facile, la répartie qui fuse, une nana sûre d’elle a priori. Mais certains voient aussi la fragilité. La nana qui ne veut pas déranger, qui s’excuse presque d’exister et d’oser parler. Mais bordel? Qui est cette gonzesse? Qui est cette chose qui se pose en position infériorité, qui donne le bâton pour se faire battre, qui laisse le pouvoir aux autres? Je crois que je suis donc devenue, à cause de ce problème d’amour de moi, assez déstabilisante, voire inquiétante, confuse. Et forcément, je génère donc de la confusion en réponse, qui renforce la mienne etc… Mais stop. Ça va bien maintenant, merci. Basta. Je me suis assez perdue. Les retrouvailles sont en marche. Le lion va vraiment secouer sa putain de crinière.

Parce que tout relève de nos choix, de nos actions. Une élève -encore- m’a demandé, alors que nous travaillions sur la tragédie, si je croyais au destin. Hé bien oui et non. Je pense profondément que certains événements, certaines personnes, arrivent dans nos vies pour une raison. Le reste devient ce que nous en faisons. Il n’y a qu’une seule fatalité, c’est la mort. Le reste n’est pas tragique, dans le sens littéraire, c’est à dire écrit, inéluctable. La tragédie est humaine. Nous créons nos vies, tous les jours, par nos choix. Kundera disait que le problème des choix que l’on fait c’est le fait qu’ils sont effectués à l’aveugle sans possibilité de réécriture. C’est vrai. Chaque choix est un risque de tomber, de se tromper. Mais, comme tout le monde, j’ai le choix d’agir pour moi. Et je vais le faire, je le fais, tout en laissant la part de destinée à laquelle je crois se réaliser. Ne rien fermer, laisser se faire ce qui doit être fait, laisser arriver ce qui doit arriver. Continuer à lire les signes, les laisser me parler, les laisser me mettre sur des voies, les laisser me mener vers les événements ou les personnes qui doivent entrer dans ma vie. Mais en n’oubliant plus jamais ce que je suis, ce que je vaux. Et je vaux mieux que ces derniers mois, je vaux mieux que mes dernières blessures. Tout simplement parce que la petite nana ambivalente, fatiguée, oscillante n’est pas moi. Elle n’en est qu’une partie, une infime partie. La partie sombre, le côté obscur de la force. Mais une partie lumineuse existe, elle prédominait fut un temps, et je le sais. Ceux qui me connaissent aussi. Ils le savent, ils l’ont vu. Et sans doute que, comme moi, ils attendent son retour. Ils attendent le retour de celle qu’ils connaissent autrement. Et je l’attends aussi, tellement que je vais aller la chercher, la retrouver et la ramener.  Car je crois que cette journée épouvantable m’a montré à quel point je me suis égarée loin de moi, à quel point j’ai participé au champ de ruines que j’ai l’impression d’être et que, fondamentalement je ne suis pas.

Alors je vais être mon sauveur, mon prince, ma fée. Je vais être celle qui me tendra la main. Je vais être mon amour. Je vais m’aimer suffisamment pour ne plus croire que je ne suis jamais assez bien. Je vais m’aimer assez pour ne plus jamais me laisser atteindre et mettre à terre. Je vais m’aimer pour qu’on ne me mette plus en balance face à une autre, agressant mon ego déjà meurtri, me faisant croire que toutes les autres sont mieux que moi. Je vais m’aimer pour qu’on ne me considère plus comme une optionnelle roue de secours. Parce que je ne mérite pas cela, personne! Parce que je mérite qu’on mesure sa chance de me voir entrer dans sa vie, parce que JE le décide, qu’on pèse mes qualités à leurs justes valeurs. Parce que je mérite profondément qu’on veuille me connaître pour ce que je suis, réellement, parce que oui, j’ai des qualités et j’y travaille chaque jour. Parce que je suis une chouette nana, tout simplement et c’est dit sans orgueil, mais ceux qui me liront et qui me connaissent le sauront. Les autres, je m’en fiche.

Bref, je vais m’aimer, j’ai déjà commencé et « au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été », ou du moins je le découvrirai…

 

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2 réflexions au sujet de « “Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.” Camus »

  1. En même temps, c’est bien aussi sans masque. Sans rouge, sans photos. Sans avoir l’air bien ou belle ou heureuse. Juste l’être ou pas, mais être.
    Pas tort c’t’élève.
    Allez, prends soin de toi.

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