« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.  » Proust

J’ai envie d’écrire sur la mémoire. Non pas sur la mémoire de façon générale, mais sur la mémoire liée aux chansons, une sorte de madeleine de Proust, capable, en ce qui me concerne du moins, de nous replonger dans certains moments, heureux ou pas. Et j’ai envie de parler de ces chansons, pas toutes évidemment, qui me ramènent quelque part, dans un coin de mémoire…

D’abord, et je crois que c’est le morceau qui a l’effet le plus « violent » sur moi, il y a « There is a light that never goes out » des Smiths. Je ne vais pas clamer mon amour pour ce groupe et pour son chanteur, il est déjà connu, mais pour cette chanson en particulier. Elle me ramène dans mon adolescence, j’avais alors 16 ou 17 ans. J’ai alors reçu une lettre, que j’ai toujours, la gardant comme une précieuse relique. Dans cette lettre, d’une écriture maladroite d’adolescent, il m’avait écrit les paroles de cette chanson, à la fin de sa missive. C’était à la fois une déclaration d’amour aussi forte que pathétique, comme ce que nous vivions alors du haut de nos adolescences, persuadés d’être des Chateaubriand en herbe ou des poètes maudits,  et une ode à l’espoir. En tout cas c’est comme cela que je l’ai prise, et c’est comme cela que cette chanson résonne encore en moi aujourd’hui. C’était fort parce que c’était le reflet de ce qu’il ne pouvait pas exprimer par ses propres mots, pathétique car il est quand même question de mort, de mort ensemble dans un accident de voiture. Une sorte de Roméo et Juliette des temps modernes, et bordel, que j’ai toujours détesté cette histoire! Je la trouve ridicule car on ne meurt jamais d’amour, on meurt du désespoir de ne pas voir son amour partagé, ce qui n’a absolument rien à voir. On n’a jamais vu personne être emporté par la faucheuse parce qu’il nageait dans le bonheur d’un amour partagé, soyons sérieux 5 minutes! Bref, cette histoire m’énerve, et elle me tapait déjà sur les nerfs à l’époque. Mais je trouvais que cette déclaration était terriblement romantique, dans le sens littéraire du terme. Et, aujourd’hui encore, je le trouve, et c’est sans doute la plus belle déclaration que j’ai jamais reçue, même si je trouve cela profondément pathétique. Pourtant cette chanson signifie aussi l’espoir pour moi, espoir porté dans le titre et dans cette lumière qui ne disparaît jamais… En vieillissant, elle a pris un sens différent pour moi mais, chaque fois que je l’entends, elle me replonge dans cet été de mon adolescence et dans cette lettre que je n’ai jamais jetée et que je ne jetterais sans doute jamais. D’autres chansons me ramènent d’ailleurs au même moment, comme « Pierre » de Barbara, mais celle-ci est la plus parlante.

Dans un autre genre, plus gai, et j’ai presque honte de l’avouer, il y a « She’s like the wind », issu de la BO de Dirty Dancing. Bien évidemment, pour ma génération ce film est culte -pour les filles s’entend. J’imagine que cette chanson remue toutes les midinettes qui, la larme à l’oeil aimeraient qu’un Johnny arrive, sûr de lui et clame qu’on ne « laisse pas bébé dans un coin », summum du romantisme dégoulinant qui fait fondre les nanas. Bien. Outre le fait que la chanson me rappelle immanquablement le film et les larmes que j’ai pu verser, et que je verserai encore en le regardant, chamboulée par tant d’amour, elle me renvoie à une soirée, lorsque nous étions étudiantes, avec ma soeur et deux amies… Un moment de joie, de bonheur total où nous avions fini par chanter à tue-tête cette chanson, armées de spatules en bois en guise de micros. Et je nous revois, mortes de rire, pleines de joie de vivre et heureuses d’être ensemble à faire n’importe quoi. Je me souviens donc d’un moment de franche rigolade, léger et rafraîchissant. Ce moment est tellement ancré dans ma mémoire que je me souviens même que je portais un pull vert et que le rosé avait dû couler à flots…

Un soir d’été, ou plutôt un matin d’été, voilà à quoi me renvoie « Wind of change » de Scorpions. J’en connais qui vont rire en lisant ceci, parce qu’ils se rappelleront, eux aussi, ce moment où, en sortie de boîte (ouais, c’est assez rare pour le noter) nous étions passés à la boulangerie acheter des croissants pour aller les manger en face de l’océan. J’ai alors décidé d’emmener notre petit groupe, nous étions 5,  dans un endroit que j’adore, là-bas, sur le caillou qui s’avance dans l’Atlantique. Puis, je ne sais pas pourquoi, les mauvaises langues qui m’accompagnaient diront que c’est de ma faute,  nous nous sommes retrouvés sur un parking de boîte de nuit, certes en face de la mer, mais pas là où je voulais. Et, sur ce parking miteux, nous entendions la chanson de Scorpions qui rajoutait un je ne sais quoi de naze, de has been, comme la chanson,  à ce moment. Mais, malgré tout, nous avons ri, en tout cas, ils ont beaucoup ri, se foutant de ma super idée… Et ce sifflotement du groupe allemand restera à jamais synonyme de ce petit matin, sur ce parking face à la mer, entourée de gens qui m’étaient chers et qui le sont encore.

J’étais petite, impossible de me rappeler quel âge, et Manset venait sans doute de sortir l’album sur lequel figure « Lumières ». Je me revois à la maison, dans mes souvenirs c’était en hiver et le feu brûlait dans la cheminée. Et je me souviens de cette musique que, déjà, je trouvais infiniment triste, comme à peu prêt tout Manset d’ailleurs que, plus tard, j’avais surnommé « Monsieur suicidland ». Il n’empêche que cette chanson m’a marquée, malgré sa tristesse. Car elle me rappelle un moment, des moments dans le cocon familial, protégée de tout. Puis, comme celle des Smiths, elle est pour moi synonyme d’espoir… Parce que « le lion secoue sa crinière »… Malgré les coups de fouets, malgré la cage. Et l’espoir que ces paroles symbolise est tellement fort que cette phrase a fini gravée sur ma clavicule.

Carhaix, les Vieilles Charrues. Nous étions 4, venus voir Muse. Il ne pleuvait pas encore. Nous attendions, je crois que nous faisions la queue pour rentrer,ou que nous venions de rentrer sur le site, je ne sais plus. Je me souviens juste que les hauts-parleurs diffusaient « Where the streets have no name » de U2… Et je me souviens du fou rire qui nous pris quand l’un d’entre nous, le nantais, s’est mis à chanter, dans un yaourt abominable, transformant les paroles en « where the streets remain the same ». Je me souviens de la tête des autres, des rires, du « c’est bon, ça va », phrase favorite de l’ami nantais. Et, dans ma mémoire cette chanson est désormais associée à lui, à nous 4, à cette soirée où il a plu des cordes, où nous avons vu Dutronc avec un public survolté, où j’avais eu la bonne idée de mettre un pull en laine qui sentait le chien mouillé, où le seul qui avait une cape de pluie, le nantais, ne voulait pas la prêter, où la jolie fleur a risqué sa vie pour nous en chopper 3, où nous sommes rentrés, couverts de boue et transis mais, où, malgré tout, nous avons bien ri.

« Antisocial, tu perds ton sang froid! ». J’ai alors 15, ou peut-être 16 ans et j’ai ma fameuse mobylette. Avec ma copine, on joue aux easy riders en herbe, vraiment en herbe en ce qui me concerne, et on fait des tours de presqu’île sur le bolide. On se sent rebelles, normal, c’est l’âge. Elle adore les Red Hot, je suis en pleine crise Trust. En pleine crise antisociale, bref, en pleine crise d’ado. On est un peu nulles en anglais, et on a conscience que chanter en yaourt nuirait à notre image toute fabriquée de rebelles/Chateaubriand en herbe. Alors, on laisse tomber les Red Hot et, sur le bolide lancé à pleine vitesse (au moins 40 kms/h…), les casques au bol vissés sur le crâne, on braille les paroles de Trust, persuadées d’être au comble de l’anticonformisme, au comble de la rébellion antisystème. Quelques années plus tard, quand j’aurai la regrettée Fiatou avec son starter à main qui ne faisait à peu prêt que ce qu’il voulait, ce fut « Killing in the name of » de Rage against the machine, enregistrée sur une cassette, avec ma soeur. Là aussi nous avions l’impression d’être des espèces de Robins des bois des temps modernes, faisant des bras d’honneurs à la société qui est forcément conne. Et repenser à cela quand j’entends ces morceaux me rend à la fois nostalgique et hilare. Nostalgique parce que cela me replonge dans l’impression de liberté de l’adolescence et hilare parce que c’était franchement ridicule, nul besoin d’expliquer pourquoi!

« L’affiche rouge ». En cours. Devant une classe de première. Nous venons d’étudier « strophes pour se souvenir » d’Aragon que Ferré a mis en musique. J’ai lu, la gorge serrée, la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée. Une lettre d’adieu, d’amour, avant de passer devant le peloton d’exécution pour résistance. La classe est silencieuse. Puis Ferré chante. Et les gamins, malgré l’orchestration vieillotte, malgré leur air continuel de ne s’intéresser à rien, écoutent. Je les regarde. Et je me laisse embarquer par l’émotion de la voix de Ferré, tout comme eux. Mes yeux s’embuent et je vois des larmes qui roulent sur les joues des gamins. Et, à ce moment là, j’ai l’impression d’avoir gagné, d’avoir réussi à leur faire aimer le poème, à leur faire comprendre l’émotion des mots. Et j’en suis heureuse. Puis, je me souviens avec émotion de leur silence religieux à la fin de la chanson et de l’air étonné d’un d’entre eux qui me dit: « c’était beau madame. Triste, mais beau »…

Pour finir, parce qu’il le faut bien, je voudrais parler de »Instant crush » de Daft Punk/Casablancas. Oui, il aurait été étonnant que je ne parle pas de lui. Cette chanson me rappelle différentes choses, mais elle me rappelle désormais un souvenir pas si lointain, un 16 novembre, où, comme je l’ai écrit ici, j’avais passé une journée difficile. J’étais coincée sur le barrage, je regardais la tour Solidor, et, soudain, à la radio, les premières notes et la voix du vénéré Julian. J’ai éclaté de rire, toute seule dans ma voiture, et, en même temps, je me suis mise à pleurer. J’ai eu l’impression à ce moment là que la chanson m’était destinée, que les paroles étaient un clin d’oeil pour ce que je vivais. Et je me souviens de ce moment étrange où, coincée dans la clio, entourée par les eaux, j’explosais dans un feu d’artifice d’émotions contraires. Etrange mais inoubliable.

Puis, il y a ces morceaux dont on sait qu’ils deviendront importants et qu’un jour, en les entendant, on repensera à quelqu’un ou quelque chose… Et, en ce moment, un petit air qui commence par Tamtam da dam,  Tamtam da dam vient hanter mon esprit…

 

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