« C’est une folie de haïr toutes les roses parce que une épine vous a piqué, d’abandonner tous les rêves parce que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à toutes les tentatives parce qu’on a échoué… C ‘est une folie de condamner toutes les amitiés parce qu’une d’elles vous a trahi, de ne croire plus en l’amour juste parce qu’un d’entre eux a été infidèle, de jeter toutes les chances d’être heureux juste parce que quelque chose n’est pas allé dans la bonne direction. Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ. » Le Petit Prince – Antoine de Saint-Éxupéry.

Mon dernier article portait sur le délinquant relationnel, du moins sur ma vision de ce type de personne. Je précise que jamais, en aucun cas, je n’ai voulu parler des pervers narcissiques qui sont des gens avec une pathologie psychiatrique, or, je ne suis pas psychiatre, je me garderais donc bien de parler de choses qui me dépassent. J’écrivais juste sur le délinquant relationnel, tel que le décrit Onfray, stricto sensus. Bref. Ceci étant dit, je vais tenter désormais de parler de celui que je désignais dans l’article précédent comme l’autre, celui qui interagit avec le délinquant. Bon, là encore, je ne prétends pas inventer l’eau chaude ou détenir une vérité absolue ou transcendante… Je veux juste donner mon point de vue, couplé avec celui d’autres…

Tout d’abord, on peut s’interroger sur le profil des victimes choisies par le délinquant. J’emploie le terme victime tout en ayant conscience qu’il ne convient pas forcément, mais je n’en vois pas d’autres. Pourquoi ne convient il pas réellement? Parce que, à mon sens, la victime en question à une part de responsabilité, comme souvent. Mais j’y reviendrai… En ce qui concerne le profil donc, il me semble qu’il y a plusieurs points évidents. Le premier est une fragilité émotionnelle ou psychologique. Cette fragilité n’est pas forcément pérenne, elle peut-être momentanée. En effet, tout le monde peut, à un moment ou à un autre de sa vie être vacillant. Et il me semble que c’est la clef qui ouvre la porte au délinquant. A mon sens, cette fragilité est essentiellement liée à la confiance et à l’amour de soi. De fait, une absence de confiance en soi, d’estime de sa propre personne fait accepter l’inacceptable car laisse penser que, quelque part, on mérite ce genre de comportement, qu’on n’est pas assez bien pour prétendre à autre chose, au respect, tout simplement. Et cette défaillance d’amour propre entraîne, à plus ou moins grande échelle, une négation de sa personne, de ses désirs, de ses limites et du respect qui  est dû, comme à tout être humain. Le pire c’est que l’entourage de la victime ne va avoir de cesse de lui rappeler, de pointer du doigt les mauvais traitements. Mais, celle-ci, empêtrée dans l’image négative qu’elle a de soi, n’y croira pas, pensant que les autres exagèrent et que, finalement, elle ne vaut pas autre chose. Que l’autre, le délinquant, est bien gentil de s’intéresser à elle… Et c’est le début de l’engrenage. Il va de soi que les choses ne sont pas aussi évidentes dans les faits, que la victime peut ne pas avoir conscience de sa faille. Cependant, il me semble que quelqu’un qui n’a pas de défaillance dans l’estime qu’il se porte ne se laissera jamais traiter de la sorte, et il a bien raison.

Un autre point, qui peut d’ailleurs être lié au premier, est un traumatisme apparu dans l’enfance, ou plus tard d’ailleurs. Ce traumatisme n’est pas forcément conscient et identifié, mais il existe. Ainsi, la victime va, dans cette relation toxique, avoir la volonté inconsciente de réparer quelque chose qui l’a blessée. Elle va tenter de régler un schéma, souvent en rapport avec une relation vacillante, voire malsaine, qu’elle a connu auparavant. Et c’est souvent un schéma de relation déséquilibrée, dans lequel elle a été malmenée, potentiellement une relation de dominant/dominé. Ainsi, en fréquentant le délinquant, qui, bien entendu, a  vu la faille, elle pense qu’elle va, cette fois, régler le problème, inverser la tendance et donc se sentir mieux. Il y a, derrière ce besoin, une volonté d’amour inconditionnel, d’être reconnu et aimé, ce qui en fait, évidemment, une cible de choix puisque ce besoin la poussera à se laisser faire afin d’acquérir cet amour, qui, en quelque sorte la sauvera.
D’ailleurs, la victime a aussi, souvent, le syndrome du sauveur. Bien qu’elle veuille être sauvé, inconsciemment, elle cherche aussi à sauver l’autre, de façon à se prouver, encore une fois, sa valeur. Oui. Parce que sauver l’autre, le remettre dans le droit chemin, lui apprendre à aimer, à se comporter avec douceur et respect donne une raison d’exister, comble un vide, surement celui laissé par la confiance en soi. Ainsi, cela permet de prouver ses qualités, son utilité, d’être celui ou celle dont on a besoin, une sorte de point d’ancrage qui permettra de s’ancrer au passage. Sauver l’autre, le faire changer, est donc un moyen inconscient de chercher à se guérir, à se sauver soi même. Sauf que, évidemment, cela crée une relation inégale, de dépendance, qui va permettre au délinquant d’avoir le champ libre pour saper les fondations déjà bien fragiles de l’autre.
C’est ainsi, en partie, qu’il va acquérir son emprise, par la dépendance et par le fait que l’autre verra en lui quelque chose qu’il n’est pas, c’est à dire une façon de régler un problème antérieur, le schéma dont je parlais plus haut. Voilà comment le piège se referme…

Heureusement, il est possible d’en sortir, même si ce n’est généralement pas en bon état. Car la sortie se fait aussi dans la douleur, comme toute la relation. Elle intervient au moment où le délinquant va trop loin, où le réflexe de survie s’enclenche chez l’autre. Parce que c’est bien de survie dont il s’agit, de survie mentale, et parfois physique. Mais, que reste-t-il une fois qu’on est libéré?
Des séquelles. Des séquelles lourdes et difficiles à porter. La peur de l’autre d’abord que l’on va voir comme un ennemi potentiel. De la méfiance, du doute dans les relations à autrui. De la panique dès qu’une relation rappellera, de près ou de très loin, une situation connue avec le délinquant. Des problèmes de discernement: tout le monde sera vu comme un délinquant en puissance, ce qui va entraîner un repli sur soi dans le but de se protéger. Parfois, cela peut aussi entraîner de la méchanceté, par désir de vengeance. Des problèmes de communication: en effet, comment communiquer sereinement, « normalement », quand on a été habitué aux mensonges, aux incessants retournements de situations, aux ascenseurs émotionnels? Et j’imagine qu’il existe, malheureusement, bien d’autres séquelles que je ne connais pas, que je ne vois pas.

Alors, que faire après avoir vécu une telle relation?
Je crois que la première chose à faire est de se reconnaître en tant que victime, c’est à dire accepter que l’on n’est pas responsable du comportement qui a meurtri. Admettre que l’on n’a RIEN fait pour mériter pareil traitement, que c’est l’autre qui dysfonctionne. C’est sans doute le plus important: se replacer dans la réalité et non plus dans l’emprise. Parfois, cela passera par des moments douloureux, très douloureux, où on se rendra compte que ce qu’on a cru vivre était irréel… Que l’autre n’était pas celui que l’on croyait, que beaucoup de moments vécus étaient faux, qu’on a été manipulé. Même si c’est épouvantablement difficile, il faut être capable de le dire, de nommer les choses, de poser des mots sur ce qu’il s’est passé car connaître son ennemi, l’identifier, est le seul moyen de le combattre. Cela nécessite de ne pas se voiler la face, de regarder la réalité brute, ce qui est une double peine: après la relation toxique, les vérités douloureuses. En somme, il faut faire un deuil, celui d’un mensonge qu’on a pris pour la vérité, tout en ayant conscience que l’autre a un problème, psychologique, qui n’est pas de notre fait, sans non plus le victimiser et s’apitoyer sur lui.
Cela dit, et c’est pour cela que j’écrivais plus haut que le terme victime me gêne aux entournures, il faut aussi chercher pourquoi on a été la cible d’une telle personne… Il faut chercher les failles qui ont été à l’origine du problème, et travailler à y remédier, tout en gardant à l’esprit que rien ne justifiait et ne justifiera jamais le comportement de l’autre!
Pour trouver les failles et essayer de les combler, il faut se faire aider par un psychologue, par exemple. Car, si on ne travaille pas à régler les problèmes qui nous ont amenés à nous laisser embarquer dans une relation nocive, il y a de fortes chances que cela se reproduise.
Il faut donc travailler sa confiance en soi, son estime, son amour propre. Il faut aussi réapprendre à faire confiance à d’autres, à dompter la peur qui n’évite pas le danger, comme disait ma grand-mère. Car, non, et heureusement, tout le monde n’est pas un manipulateur en puissance. Ils sont rares. Tout le monde ne nous fera pas souffrir. Il faut donc faire attention à ne pas projeter ses peurs sur d’innocents quidams qui pourraient, au passage, souffrir de cette méfiance démesurée. Mais ce n’est évidemment pas si simple, ça se saurait! C’est pourquoi l’aide d’un professionnel parait nécessaire, voire essentielle. Les amis aussi, bien sûr, seront une aide précieuse. Il ne faut donc pas s’isoler, se replier. Il convient aussi de se traiter avec douceur, de ne pas se culpabiliser et se flageller.
Mais, surtout, surtout, il est absolument nécessaire de couper les ponts avec celui qui nous a fait souffrir. C’est une nécessité vitale. Il n’est pas nécessaire de le faire dans la rancune, voire la haine, qui ne servent pas à grand chose si ce n’est entretenir un sentiment négatif. Néanmoins, elles peuvent être nécessaires au début, pour rompre le lien. Parce que ce lien DOIT être rompu. Pour notre équilibre mental, parce que le délinquant est aussi dangereux qu’une arme chargée. Et parce que, une bonne fois pour toute, il faut prendre conscience que jamais, jamais, il ne changera. Que garder un lien, c’est garder une porte ouverte pour la souffrance. Il existe, ailleurs, d’autres relations plus jolies, plus saines, plus douces. Il existe, ailleurs, des personnes infiniment plus aimantes, plus dignes de confiance, plus bénéfiques. Et faire perdurer un lien, même infime, avec la personne toxique, c’est fermer des portes au bonheur et à l’équilibre.
C’est con, mais tout simplement, en entamant un travail sur soi, il faut garder espoir et attraper les mains tendues. Des jours meilleurs arrivent, il suffit de relever la tête et de les contempler. Oui, c’est peut-être niais, ou naïf, mais moi j’y crois. Parce que cette mauvaise expérience permet aussi de grandir et de se connaître davantage, de s’améliorer, de devenir meilleur, même si c’est fait dans la douleur. Elle permet de voir ce qu’on ne veut pas être et donc de s’améliorer dans sa relation aux autres…
Et puis: « C’est une folie de haïr toutes les roses parce que une épine vous a piqué, d’abandonner tous les rêves parce que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à toutes les tentatives parce qu’on a échoué… C ‘est une folie de condamner toutes les amitiés parce qu’une d’elles vous a trahi, de ne croire plus en l’amour juste parce qu’un d’entre eux a été infidèle, de jeter toutes les chances d’être heureux juste parce que quelque chose n’est pas allé dans la bonne direction. Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ. »

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