« Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait.[…] Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. »L’étranger, Camus.

Il existe des rencontres, littéraires, qui peuvent vraiment changer une vie en éclatant la vision que l’on en a. J’ai eu la chance de faire ce genre de rencontres. Plusieurs fois. Mais deux livres m’ont réellement marquée et m’accompagnent presque chaque jour: Phèdre, et ce n’est plus un scoop pour personne tellement j’en parle, et L’étranger. Ce dernier a réellement été un choc, un séisme dans mon esprit. Phèdre aussi, mais pour d’autres raisons, dont je parlerai peut-être un jour… Aujourd’hui je veux parler de ma rencontre avec Meursault car, ces derniers jours, il ne cesse de venir hanter mes pensées, comme un vieil ami à qui l’on pense souvent.
Alors que je marchais depuis 2 heures, au bord de l’eau, j’ai soudainement pensé à lui, à Meursault, à ce passage où lui et Emmanuel courent après un camion, le midi, à la sortie du travail. J’ai pensé à cette course effrénée et au plaisir qu’il éprouve de sentir son corps en mouvement. Exactement ce que je ressentais au moment précis où cette pensée s’est insinuée dans ma tête. Puis, de fil en aiguille, l’absurde s’est imposé à moi, je devrais plutôt dire qu’il est revenu à moi, comme une jolie leçon de vie qui ne veut pas, ne doit pas être oubliée… Mais avant de parler de la philosophie de Camus, d’expliquer son impact sur moi, je veux parler de son écriture.

La première fois qu’on lit Camus, on est forcément désarçonné par l’écriture simple, lapidaire, blanche. L’économie du mot, dont on dit qu’elle lui vient de sa mère, sourde et quasi mutique. Elle parlait donc peu, mais, quand elle le faisait, elle allait à l’essentiel, économe des termes et les choisissant avec soin. Et cela se retrouve dans le style du philosophe. Peu d’effets de style, peu de fioritures, pour ne pas dire qu’il n’y en a pas. Ainsi, la pensée est limpide et les mots ont un sens… Pour quelqu’un comme moi, c’est à dire qui a toujours peur de mal exprimer sa pensée, de mal communiquer, c’est proprement incroyable! En effet, avec peu de mots il est capable de transmettre avec force une idée, un sentiment, une émotion. Mais, s’il y arrivait, c’est aussi parce qu’il avait conscience de la portée des mots, de l’importance du langage comme vecteur de la communication, comme moyen d’arriver à l’autre. Ainsi, les termes sont soigneusement pesés, aucun mot n’est approximatif. Et c’est là mon premier choc dans ma rencontre avec ce livre.
Car, et je l’ai déjà dit, écrit j’ai un réel problème avec le langage. Pas personnellement, c’est à dire pas dans ma manière de le manier, mais dans l’appréhension de celui des autres. Je ne sais jamais -exception faite de mes proches- si je peux faire confiance à autrui quand il parle, tant le langage peut être distordu, malmené. Tant les mots que l’on choisit doivent l’être avec soin. Et tant peu de gens le font. Ainsi, certains mots développent chez moi un doute sur la parole de l’autre. Ou plutôt ils la modalisent, sans pour autant que l’autre en ait conscience. Pour être concrète, quelqu’un m’a dit, il y a peu, qu’il allait « essayer ». Or, pour moi, ce verbe est abscons. Pour citer le grand penseur Yoda « Fais ou ne le fais pas. Il n’y a pas d’essai ». Essayer c’est ne pas faire finalement… car on « n’essaie » pas de faire. On fait! Si on ne fait pas, c’est qu’on ne le veut pas. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, et je ne vais pas m’étendre sur l’importance des mots puisque j’ai déjà écrit à ce sujet, mais cela illustre mon attachement au langage pensé, pesé, et donc à Camus. Meursault, en grand économe de la parole, ne parle que pour dire la vérité, qu’elle blesse ou pas, et rien d’autre. En cela, à mes yeux, cet antihéros, ce personnage lambda, un peu médiocre, acquiert une aura incroyable. Certes, il semble insensible, dur, mais il a une parole… Et c’est tellement plus important que des émotions feintes, exagérées! Et c’est tellement plus important que les serments dans le vent qui ne sont que paroles de lâches!

Puis, évidemment, lire L’étranger c’est rencontrer l’absurde. Et quelle rencontre que celle qui, devant la finitude de l’homme, clame l’absurdité de la vie et mène à la liberté! Oui. Parce que, contrairement à ce que l’on pourrait croire à la première lecture, l’absurde n’est pas une philosophie pessimiste. Bien au contraire. Avoir conscience du destin inéluctable de l’homme, c’est à dire la mort, prendre conscience de cette fatalité, pousse à la révolte, contre l’absurdité de la condition humaine donc, qui est que l’homme naît pour mourir; et mène à la liberté, c’est à dire à la vie. Camus disait d’ailleurs : »Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile… Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ». Ce qui revient à célébrer la vie, tout en enlevant le poids des jugements d’autrui. Tous les actes, toutes les vies se valent car nous sommes tous voués à la même fin. Aucune action n’a plus de sens qu’une autre, ce qui est parfaitement bien illustré par cette phrase de Meursault à l’aumônier, peu de temps avant son exécution: « J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après ? ». Oui, et après? Qu’est ce que cela change, fondamentalement? Est ce que la fin est différente? Non… Alors, tout se vaut. Je précise toutefois que, si tout se vaut, il n’est pas question pour Camus d’encourager à commettre des actes répréhensibles. Néanmoins, si cela arrive, il précise que, comme pour tout, il faudra assumer les conséquences. Ainsi, l’absurde c’est la liberté en pleine conscience, la liberté « responsable ». C’est l’absence de jugement, l’absence de masque social. Mais c’est être prêt à en payer les conséquences, sans se dédouaner. C’est faire de l’humain un homme en somme…
Cette rencontre avec la philosophie de Camus m’a bouleversée, comme je le disais précédemment. Parce qu’elle m’a ouvert les portes d’une liberté morale, d’un champ des possibles. Tout se vaut. Mes pensées, mes actions, valent donc celles des autres. Je peux agir de telle ou telle façon. Le choix m’appartient, je devrai juste assumer ce choix. Et mes décisions doivent être portées par la pulsion de vie, par la célébration de la vie qui file toujours vers sa fin. Ainsi, on ne peut vivre à moitié. On ne peut attendre toujours, se protéger éternellement, ne pas prendre de risque, se laisser ronger par nos peurs. Comprendre l’absurde, c’est intégrer qu’il faut vivre, ici et maintenant. Qu’il n’y a pas de retour en arrière possible, qu’il n’y a pas d’essai justement. Et cela je l’ai bien compris, même si ces derniers temps je l’avais un peu oublié… Je dis bien un peu car la compréhension de l’absurde m’a, je crois, donné ce « courage » un peu idiot. Quand je parle de courage, je ne parle pas de celui qui caractérise les héros, car je n’ai jamais brillé par ma vaillance devant une araignée, un escalier à trous ou une pièce plongée dans le noir. Non, je parle de celui qui me pousse à m’obstiner à croire, à me relever après des chutes, à faire avec les peurs, à tenter de les combattre, de les ignorer. Et, dans un sens, c’est idiot car je n’ai pas toujours conscience du danger, pour moi, moralement. Mais, tant pis, car je suis tellement convaincue qu’il faut « vivre et le plus possible » que je me refuse à m’enfermer dans une tour d’ivoire. Ainsi, L’étranger m’a fait un formidable cadeau, celui de m’apprendre à vivre, de m’apprendre à risquer, à me risquer.

Pourtant, malgré mon amour pour cette oeuvre, amour que je viens, sommairement, d’expliquer, en ce moment elle me tracasse intellectuellement et je crois que c’est pour cette raison que j’y pense aussi souvent. Camus écrit que le seul destin qui existe pour l’homme, c’est la mort. Soit. C’est en effet celui qui nous est commun. Evidemment, le philosophe était athée, ce que je suis aussi. Cependant, ces derniers temps, je m’interroge… Non pas sur l’existence d’un dieu, mais sur celui d’une route, plus ou moins tracée. Une sorte de destin donc. Je crois que certaines choses ne sont pas liées au hasard. Que certaines rencontres, certaines situations ne sont pas des coïncidences. A quoi sont elles liées, je n’en ai pas la moindre idée. Mais je suis obligée de constater que c’est un fait. Certaines choses doivent manifestement arriver, pour des raisons qui sont à découvrir.
La véritable question qui me taraude c’est: « et alors, qu’est ce qu’on en fait? ». Que fait on de ces hasards qui n’en sont pas? Je suis d’avis de les écouter, de les suivre, de leur laisser une place. Parce que vouloir vivre le plus possible n’induit pas de vouloir tout contrôler. Parce que, si nous ne les écoutons pas, si nous les ignorons, est ce qu’on ne tourne pas le dos à notre vie? Est ce qu’on ne se trompe pas de route? Et si le choix ne dépend pas que de nous, comment fait on? Doit on faire demi-tour, sans regarder en arrière?
Bref, pour quelqu’un qui aime Camus, qui croit en l’absurde, c’est surement bien étrange d’écrire ceci. Mais, peu importe. Parce que vouloir la vie, vouloir la célébrer, c’est aussi  la laisser, parfois, nous guider en dehors des sentiers balisés, de laisser une place à une destinée mystérieuse… Justement parce que la mort est au bout du chemin, justement parce qu’il n’y aura jamais d’autre essai, justement parce qu’il faut se risquer.
Alors, pour clore mon propos, je vais faire mienne, maintenant, la phrase de Meursault: « Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. »

 

 

 

 

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