« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. » La Fontaine

Parfois, on voudrait tout, tout de suite. Un travail, un amour, de l’argent, des enfants, du soleil, être heureux, que sais-je… On est tellement en manque d’une chose, tellement dans l’attente que l’on voudrait accélérer le temps, le distordre pour qu’il nous amène, sur un beau plateau d’argent, ce que nous attendons. Alors, on tente de le forcer, on tente d’imposer son désir, sa volonté, on tente d’aller plus vite que le temps nécessaire aux choses. Je crois que tout le monde le fait, moi la première…
Enfin… Non. Si les années, mes lectures, mes rencontres, mes chutes, mes blessures, mes joies m’ont appris quelque chose c’est la patience. Pourtant, cette vertu ne m’est pas naturelle, même aujourd’hui. Je suis, comme tout le monde, impatiente dans le sens où j’aimerais que les choses se règlent vite pour ne pas être frustrée, malheureuse ou autre. J’aimerais avoir le pouvoir de faire changer un état moral, régler certaines situations avec la célérité de Speedy Gonzales. Et, plus jeune, j’admirais ceux et celles qui laissaient le temps couler, patiemment. Je les admirais, et en même temps, ils m’énervaient. Jalousie, sans doute. Parce que j’étais alors incapable de ne pas « foncer », de ne pas m’obstiner à résoudre tout au plus vite. Incapable de ne pas agir en somme.
Parce que je crois que cette histoire de patience est liée à cela. Ne pas vouloir attendre, c’est vouloir contrôler. C’est ne pas laisser de champ aux possibles, ou du moins, en avoir l’impression. Parce qu’agir, avec « force et rage » c’est faire. C’est être acteur, décideur, du moins en apparence. Ainsi, laisser le temps aux événements, quels qu’ils soient, c’est ne plus contrôler, lâcher prise. Donc avoir l’impression de ne plus agir, de ne plus décider, de ne plus trancher, de ne plus être maître du cours des choses et donc de sa vie. Il m’apparaît maintenant que c’est cela, cette peur de ne plus être dans l’action, qui nuit à la patience, au recul parfois nécessaire.
Il est nécessaire car certaines situations ne peuvent être réglées d’un coup de baguette magique. Ces situations requièrent du temps. Car vouloir, parfois, accélérer leurs cours, vouloir trancher pour se protéger -car c’est souvent pour cela que l’on se décide à la va-vite- a l’effet inverse à celui recherché. En croyant régler quelque chose rapidement, en croyant que telle ou telle chose nécessite une action immédiate, un avis tranché et définitif, on se trompe, on fait mal, on sabote, et finalement on ne règle rien. Parce que tout n’est pas binaire, parce qu’il faut laisser décanter pour comprendre, grandir, appréhender le monde…
Sauf que, laisser décanter c’est prendre le risque de remettre à plus tard. C’est prendre le risque de ne pas avoir décidé quand il l’aurait fallu. Or, décider de laisser le temps au temps, c’est déjà décider de quelque chose. C’est un choix aussi valable, aussi responsable qu’un autre. Mais plus risqué moralement parlant. Car être patient c’est accepter de donner de son temps, sans avoir la certitude qu’il sera employé à bon escient, sans savoir s’il y aura un retour sur investissement. En somme être patient c’est accepter que l’on peut perdre son temps…
Néanmoins, à partir du moment où c’est un choix conscient, réfléchi, le temps n’est pas perdu. Il est un cadeau fait à la vie, à quelqu’un, peu importe. Et un don n’est jamais quelque chose de perdu. Par ailleurs, le temps n’est pas perdu, jamais, car il permet de réfléchir, de tenter, de construire, même si c’est pour mieux détruire derrière, bref de risquer. Or, sans risque, sans don de soi et de ses heures, pas de possibilité d’évolution, pas de possibilité de vie.
Cependant, et je crois que c’est le plus difficile à accepter, que faire quand on décide d’être patient, quand on décide de ne pas user de force -et je ne parle pas de force physique évidemment- et qu’on a l’impression que le don que l’on fait n’est pas reconnu, n’est pas apprécié, qu’on ne reçoit rien en échange? Rien. Prendre sur soi, se raisonner. Parce qu’accepter d’être patient, de donner de soi, ne peut se faire que pour la seule raison valable, à savoir que l’on pense que c’est ce qui doit être fait. Nullement dans l’espoir d’un hypothétique retour, nullement dans la volonté d’une reconnaissance ou d’un « cadeau ». Le lâcher-prise ne peut être fait que par amour -de soi, des autres- et non dans la soif de reconnaissance. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile, indolore. Non. Mais si le choix est fait, comme toujours il faut l’assumer, peu importe le prix à payer. Peu importe si celui-ci est une blessure, une exposition trop violente. A partir du moment où le risque est pris, son existence est reconnue, ses conséquences connues et on doit se tenir prêt à y faire face.
Pourtant, la patience n’est pas faite pour être pérenne. Accepter de donner du temps ne veut pas dire qu’on donne TOUT son temps. Il faut fixer des limites, il faut se donner un objectif. Quelqu’un qui souffre, par exemple, s’il doit user de patience, ne peut pas pour autant compter que sur cela et attendre des années que la douleur s’efface comme par enchantement. Non. Il faut mettre à profit le temps laissé pour régler, combattre ses maux, ses douleurs, attendre dans le calme, sereinement. Mais avec bienveillance, sans rage, sans trépigner.

Finalement, tout tient à cela: bienveillance, sérénité, confiance. En soi, dans la vie, dans les autres. Croire que le temps laissé est toujours bénéfique. Croire qu’il faut parfois accepter de perdre -ou du moins en avoir l’impression- pour gagner. Croire fermement que rien ne se règle jamais dans la force, qu’on ne peut tirer bénéfice de la distorsion des heures, qu’on ne peut ni ne doit forcer les autres, leur imposer d’aller vite, de se dépêcher, de choisir, là, tout de suite, maintenant parce « patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Parce qu’à moins d’être en danger de mort, il n’y a finalement jamais d’urgence…

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