Prends ton manteau, on se tire de là.

Je ne mets pas de manteau, quasiment jamais. Je n’aime pas cela. J’ai toujours trop chaud… Puis je me sens engoncée. Non, décidément je n’aime pas les manteaux. Du coup, si ça ne te dérange pas, je vais prendre mon cuir et, oui, on va se tirer. Attends! C’est peut-être pas ce que tu voulais en fait. Tu voulais peut-être pas d’une fille en cuir. Tu voulais peut-être vraiment d’une fille en manteau. Je n’en sais rien… Est-ce que ça te dérange vraiment? Tu me diras?

Alors, on se tire? Viens, on va voir la mer. Viens. On y retourne. On va la voir, en pleine tempête et j’aurai encore froid. Tu me diras que c’est parce que je ne suis pas assez couverte. Ça me fera sourire. Oui, je souris facilement, je souris pour des petits riens, je souris souvent. Je souris quand je suis avec toi.
Le vent soulèvera le sable, qui viendra nous cingler le visage. Mes cheveux seront tout emmêlés. Remarque peut-être les aurais-je attachés. Encore.
Le vent soufflera fort, comme une musique assourdissante, entêtante. Alors, je n’entendrai rien. Je perdrai même un peu l’équilibre, équilibriste vacillante dans son monde de sons lointains, étouffés.Tu comprendras que tu es du mauvais côté, celui où j’entends comme à travers du coton. Tu te mettras du bon, à droite, pour continuer à me parler. Tu te rapprocheras, nos épaules se toucheront. Parfois tu me pousseras, comme un ado. Tu me raconteras, tu te raconteras. Les mots couleront, légers, limpides. Tu me feras rire. Et toi tu souriras de ton drôle de petit sourire. Celui en coin. Celui avec la bouche fermée. Avec les yeux qui regardent par en-dessous. Je te regarderai marcher, de ta démarche un peu sautillante. Je te ferai des blagues, je te taquinerai. Tu râleras pour la forme, mais tu souriras, de ce petit sourire timide. Mon humour recommencera à te faire rire. J’aurai envie de te prendre la main, mais je ne le ferai pas. Je laisserai, encore, le moment se perdre dans le vent…

Viens, on va boire un verre. N’importe où, peu importe. Près de l’eau? D’accord, très bien. On aura les cheveux un peu ébouriffés. Les miens ressembleront à une crinière. C’est pas grave. Ça me va. On aura les joues roses, la peau salée par l’écume charriée par le vent. J’aime bien. Je te trouverai beau. Je te le dirai. Tu feras cette grimace que tu fais quand tu es gêné, celle où ta bouche se tord sur le côté, en descendant ton bonnet sur les yeux. Puis tu feras ce petit bruit, celui qui montre ton malaise, ce « ttttt » que tu fais avec ta langue sur tes dents. Tu me diras mais arrête, je ne sais pas quoi faire des compliments. Désolé. Je suis maladroit. Tu tireras frénétiquement sur ta clope électronique. Je me contenterai d’un sourire, sachant que tu aimes quand même. Tu ne sais juste pas comment réagir. Mais tu aimes que je te le dise. Tu aimes que je te trouve beau. Je crois que ça me fera un peu rire. Tu me regarderas avec ton petit sourire. Et moi, moi j’aurai envie de te dire de sourire vraiment, comme quand tu oublies ce que tu veux cacher. Ne cache rien. S’il te plaît ne cache rien. Ne les cache pas. Faut pas les cacher. Souris de toutes tes dents. Y a rien à cacher. Il est beau ton sourire. Je l’aime bien. Mais, je ne dirai rien. Je laisserai mes pensées s’échapper dans le vent…

Viens, on va parler autour d’un mojito. Juste parler. Je veux entendre ta voix grave. Je veux entendre ton drôle de petit accent. Celui qui hache les phrases. Celui qui les rythme, qui en fait une musique. Comme un accent tonique d’une langue étrangère. Je veux entendre tes « r » traînants et exagérément gutturaux. Je veux entendre la façon dont tu accentues les voyelles, particulièrement les nasales. Et, comme à chaque fois, je serai bercée par ta mélodie, un peu hypnotisée, fascinée par cette étrange musique.
Toi, tu écouteras ma voix grave, un peu basse, vite éraillée. Je te ferai sourire en te disant qu’on m’a souvent dit qu’elle était masculine. Mais tu l’aimes bien. Tu la trouves radiophonique. Moi aussi je l’aime bien.
Tu parleras et je te regarderai. Je regarderai tes yeux clairs, comme des émeraudes délavées, adoucies. Je me dirai que j’ai envie de les voir de plus près. Encore plus près. Et tu me demanderas d’arrêter de te regarder comme ça. Je ne sais pas comment je te regarde, je ne peux pas arrêter. Puis, j’ai pas envie. Je crois que je veux te graver dans mon esprit. Je ne sais pas ce qu’il a mon regard. Peut-être est ce juste parce que je regarde vraiment. Peut-être est ce juste parce que mes yeux parlent pour moi. Je ne sais pas. Mais ça ne change rien. Je n’arrêterai pas. Je ne sais pas comment faire de toute façon. Alors je te dirai non, encore. Non, je n’arrêterai pas. Pas cette fois. Plus jamais en fait. D’accord. Je crois que tu aimes bien en fait. T’aimes bien mon regard. Sur la mer, sur les gens, sur toi. Tu sais juste pas comment le supporter, comment le soutenir. Mais tu l’aimes bien, je crois. Je ne sais pas. Je ne poserai pas la question, je la laisserai s’envoler dans le vent…

Viens, on va boire d’autres mojitos. Tu auras peut-être moins peur, et moi aussi. Tu te marreras quand tu remarqueras que les mojitos rendent un de mes yeux capricieux. Tu verras qu’il part parfois sur le côté. Ça te fera rire. Je bouderai pour la forme, faussement vexée. Peut-être que je fredonnerai une chanson d’ABBA. Tu te moqueras encore, ça me fera sourire. Et là, là j’aurai envie que tu prennes mon visage dans tes mains, encore. Que tu me regardes, collé contre moi. Me surplombant de ta hauteur, moi la petite. Je pourrai alors voir tes yeux de tout près. Sentir ton souffle. Mon cœur explosant dans ma poitrine. Là, là j’aurai envie que tu te penches, que tu poses tes lèvres sur les miennes. Mais je ne dirai rien. Je ne demanderai pas. Je n’y arriverai pas. Je garderai mon silence. Attentiste. Et j’enverrai mes demandes au vent…

Viens, parle moi de ce que je ne connais pas. Parle moi de toi, de ta vie. Parle moi de tes voyages, de ton travail. Parle moi de tes lectures, des films que tu as aimés. Parle moi de jazz, de musique du monde. Parle moi de concerts. Parle moi de tes manies, de tes peurs. Parle moi des gens que tu aimes. Parle moi de ce que tu veux. Je veux tout savoir.
Je te parlerai de Camus, de Phèdre, de Kundera. Je te parlerai de Prévert, Aragon. Je te parlerai de Lolita, de Heatcliff. Je te parlerai des Strokes, des Smiths. Je te parlerai de mes élèves, des araignées, du noir. Je te parlerai de ma sœur, du graphiste, de l’avocat, de mes choupettes, de la bordelaise, de celle qui travaille aux impôts, de ma fleur, de mes parents. Je te parlerai de ce que je veux,et je trébucherai. Parce que je parlerai de toi…Je te parlerai aussi des oiseaux, des rapaces.  De ceux qui vivent la nuit…
Tu raconteras, tu parleras et je te trouverai intéressant, touchant. Drôle. Je parlerai et tu me diras de ne pas parler comme une prof de français. Même si, au fond, tu aimes bien. Juste comme ça, pour me provoquer. Je te demanderai si je dois parler aussi mal que toi. Tu riras. Simplement. Tout sera simple. Si je ne parle pas avec le vent…

Viens, on va marcher. Longtemps. Viens, je connais un chemin où on peut voir les cormorans pêcher. Viens, on les verra nager sous l’eau. C’est beau un cormoran qui nage. On dirait une danseuse qui fait des pirouettes. Quand on a de la chance, ils sont plusieurs. Alors on assiste à un ballet aquatique, gracieux, magique. Tu viens? On va les regarder puis marcher, marcher, marcher. Distendre le temps. L’arrêter.
Puis on ira boire un thé sur mon balcon. Au soleil. On écoutera de la musique. On parlera de tout et de rien. Je regarderai tes mains de pianiste qui s’agitent quand tu parles, la magnifique bague que tu as sur le majeur. Je te regarderai enlever sans cesse ton bonnet, ébouriffer tes cheveux poivre et sel, puis remettre ton bonnet. Tu me regarderas mettre mes cheveux derrière mes oreilles, jouer avec mes bagues, mes bracelets, sourire. Toucher machinalement mes tatouages. Je fumerai des clopes, tu me piqueras du tabac. Et je voudrai te demander qu’on s’apprivoise, comme le renard et le petit prince. Mais, je serai encore muette et je ne me confierai qu’au vent…

Mais, je ne suis pas la fille au manteau. Je suis la fille qui n’en porte pas. Je suis celle qui porte un cuir. Et qui a souvent froid. Alors, je crois qu’on ne va pas se tirer de là…
Regarde! Elle a déjà mis son manteau, je crois que c’est toi qui lui as donné… Je crois même que tu l’as aidée à le mettre. Elle a sans doute toujours été là. Je crois que je n’ai pas voulu la voir.
Moi je vais reposer le cuir, je vais me rasseoir.
Le vent n’a pas tourné assez fort. Ou alors il a trop tourné, dans tous les sens. Il a tout embrouillé.
Alors, oui, je vais me rasseoir. Moi. La petite nana au cuir qui a été idiote de ne parler qu’au vent. Qui a été idiote de croire que le vent pouvait tourner. Je n’ai que ça à faire parce que je vais rester là. Etre assise. Attendre. Attendre qu’on me demande de le mettre ce putain de cuir et qu’on me demande de me tirer de là, de mon siège. Attendre quelqu’un qui préfère les cuirs aux manteaux, parce que c’est chouette les cuirs. En l’attendant, ce quelqu’un, celui qui préfère les cuirs aux manteaux, je vais me tirer, toute seule… C’est moi qui me tire.
C’est pas si grave tu sais. Enfin, si, un peu… Beaucoup. J’aurais juste aimé qu’on se tire de là… Qu’on aille voir le pays des oiseaux de nuit. Qu’on se prenne la main et qu’on y aille tous les deux.

J’aurais juste aimé que ce ne soit pas si grave que je porte pas de manteau. J’aurais juste préféré que tu l’aimes mon cuir…

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