De l’usage de l’impératif et de ses effets.

Tu vois, depuis le jour de mon anniversaire, je n’ai plus été en colère. Remarque, ce jour là je ne l’étais pas non plus. En fait, cette rupture élégante et ses suites tout aussi classes, n’ont provoqué aucune colère chez moi. Pas une once. Rien. Je sais que tu as été surpris. Cela ne me ressemble pas. Tu aurais voulu voir la guerrière, que je m’énerve, que je crie, que je me défende. Tu voulais que je réagisse. Merde, Ava, dit quelque chose, ne te laisse pas faire, riposte! Mais je ne disais rien. Alors, tu étais en colère pour moi, peut-être même un peu contre moi. Tu ne me comprenais pas. Tu essayais de me secouer. J’ai continué à ne rien dire. Je n’avais rien à dire. Enfin, si, plein de choses en fait. Mais les mots sont restés au fond de moi. Pas par manque de courage. Juste par manque de colère. Je savais que si je parlais, si je ripostais, moi aussi je pouvais faire mal, moi aussi je pouvais être méchante. Hé bien, tu sais quoi? Ça ne m’intéressait pas.  Je n’avais aucune envie de m’abaisser à leurs niveaux. C’est trop laid ce que j’ai vu alors. Je ne voulais pas être aussi laide qu’eux. Alors, je me suis tue. Je n’ai pas cherché à ressentir de la colère.
Depuis, je te l’ai dit, je ne l’ai pas ressentie non plus. Depuis plus de 9 mois. Bien sûr, il m’est arrivé d’être agacée, vaguement irritée. Mais en colère, vraiment, non. C’est étrange hein? Oui. Un peu. Puis, je vais te dire, c’est un peu dangereux aussi. Parce qu’elle aide la colère. Elle aide à se défendre. Elle aide à se protéger. A protéger ce que l’on a à l’intérieur de soi. C’est un réflexe de défense. Et moi, du coup, j’ai arrêté de me défendre. Pas toujours, parce qu’on peut le faire dans le calme. Mais, parfois, elle m’a manquée. J’aurais aimé la sentir monter en moi, tout emporter sur son passage, pour te repousser, pour te faire taire. Mais elle a disparu. Ou elle s’est cachée. Alors j’ai fait sans. C’est bien aussi. Parce que, je te l’ai déjà dit, on est souvent moche quand on est en colère. Et je crois que je n’ai pas envie de l’être. Je n’ai pas envie de nourrir le monstre hideux, ni d’en devenir un.
Mais, faut que je te dise. Tu vas être surpris. Elle est revenue. Je ne m’y attendais pas. Elle est revenue par surprise de son lointain voyage. Je l’ai sentie. Elle est apparue, comme ça, dans mon ventre. Je l’ai sentie gronder. Et ça m’a estomaquée. Je croyais l’avoir perdue tu vois. Non pas qu’elle me manquait vraiment, mais parfois sa disparition m’inquiétait. Mais elle est revenue me voir. Pas longtemps. Non. Elle n’a pas voulu s’imposer. Elle est juste venue me rendre une petite visite.

Faut que je t’explique pourquoi elle est venue me voir. Parce qu’il y a une raison. On ne revient jamais sans raison. Elle est apparue parce que tu as dit le truc de trop. Tu m’as parlé sur un ton condescendant et tu as employé un impératif. Oui, tu m’as donné un ordre. Comme t’en donnerais un à un enfant. Je ne suis pas une enfant. On ne me donne pas d’ordre. Jamais. Je ne suis ni un enfant, ni un animal. Puis, tu sais, je travaille avec de grands enfants. Des ados. Hé bien, je ne me permets pas de leur parler comme ça. Je ne suis pas condescendante. Je ne les rabaisse pas. Toi, tu m’as rabaissée. Ou, en tout cas, t’as cru le faire. Tu vas dire que c’est faux. Que je prends tout mal. Non. C’est toi qui ne sais pas parler. Les mots ont un sens. On réfléchit avant de les prononcer.
Tu sais, cet impératif il est puant. Mais vraiment. Cette façon que tu as de t’adresser à moi, elle est puante aussi. Tu n’es pas supérieur. Ni à moi, ni à personne. Je me suis demandée pour qui tu te prenais. Ce que j’avais fait pour que tu me parles comme ça. Mais je n’ai rien fait. Ou rien qui ne vaille ce ton. Je ne t’ai jamais parlé sur ce ton moi. Jamais. Mais toi, toi tu te le permets. Parce que tu t’en fiches, parce que tu ne penses pas à ce que tu dis, ou parce que tu y penses et que tu veux te grandir. Ça ne te grandit pas. Non. Ça ne grandit jamais. Puis, tu peux te chercher tes excuses, te dire que c’est moi. Peu m’importe. La vérité elle est là, figée dans les règles grammaticales. L’impératif est un ordre. Et on ne me donne pas d’ordre, ni toi, ni personne. Et toi tu n’as pas à en donner. Point. Tu m’as mise en colère. Ta façon de me parler m’a mise en colère. Oui…
Oui, parce que tu as cru que tu étais tout puissant je pense. Tu as cru que tu pouvais te permettre de toiser les autres, de me toiser. Non. Je te le dis, non. On ne communique pas ainsi. Et peu importe le vecteur employé pour communiquer. L’oral, l’écrit, ça ne change rien. Tu sais, la politesse, le respect n’ont pas de frontières mouvantes parce que tu le décides, tu n’es pas une sorte de dieu. Ils sont les mêmes, quel que soit le vecteur choisi. Alors, oui, bien sûr, tu peux dire que non. Parce que tu fais tes petits arrangements avec ta conscience. Parce que tu es tout puissant.  Parce que tu as toujours raison. D’accord. Fais. Mais pas avec moi. Et ne cherche surtout pas à me faire endosser tes manquements. Tes mots, ton ton ont un sens. Assume les. Tu vois, moi aussi je peux donner des ordres.
Puis, faut que je te dise aussi. Viens pas me donner des leçons sur ce monde pourri par l’hyper communication. Parce que tu y participes. Tout ce qui te fait vomir, tu y participes. Beaucoup. Peut-être même plus que moi. Puis tu y participes en mal. Oui, t’as vu, moi aussi je peux poser des jugements moraux. On peut tous le faire. Tu n’en as pas le monopole. Ce n’est pas un super pouvoir. Tu y participes donc parce que tu es omniprésent, omnicommuniquant, oui, tu vois, j’invente des mots aussi. Mais tu dis quoi? Bah tu ne dis rien. Rien. Et même ce rien tu le dis mal. Tu es là, caché derrière un écran, et tu balances tes impératifs et ton ton condescendant. Et tu déplores que le monde communique mal, que les gens ne se parlent pas en vrai? Que les gens ne parlent de rien? Mais qu’est ce qui t’en empêche? Et toi, tu parles de quoi? Et tu leur parles comment aux gens? Ouais. Je sais. C’est plus facile de dire que de faire. C’est plus facile de jouer au démiurge derrière un clavier. De promettre, de mordre ou de mentir.  C’est plus facile de multiplier les connaissances pour finalement ne connaître personne. Ça entretient l’illusion de l’ego. Tu vois, ça aussi ça me met en colère. Parce que je n’aime pas les mensonges, je n’aime pas les lâchetés, je n’aime pas les doubles jeux.
Je pourrais en parler de tes mensonges aussi. Parce qu’ils montrent à quel point tu te crois supérieur à tout le monde. A moi. Aux autres. Mais je vais nous l’épargner. Parce que c’est laid. Et je ne veux pas encore raconter la hideur, je crois que je viens déjà de le faire.

Tu sais, tu pleures sur le monde qui n’est pas joli, sur les gens, qui sont méchants, mauvais. Sur ce monde qui est bouffé par les communications. Ouais, c’est triste. Mais, tu vois, il ne suffit pas de dire et de pleurer. Faut arrêter de s’ériger en donneur de leçons et se regarder. T’y participes. Tu en es le pur produit.Un produit qui réclame le respect, la douceur, la fraternité mais qui n’est pas capable de les donner. Sauf que tu t’en défends, sauf que tu joues au chevalier vertueux. Ça change rien. Par contre ça porte un nom tu sais. Ça s’appelle l’hypocrisie.

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