« […] Endolorit ma tête grège » Feu! Chatterton.

Tu vois, ça fait quelques jours que je me traîne le spleen. C’est con, j’ai jamais trop aimé Baudelaire, je lui ai toujours préféré Aragon. Mais le spleen est quand même là. Enveloppant. Comme un brouillard. Un peu glaçant. Un peu pénible. Parce qu’il m’écrase un peu. Parce que j’ai envie de devenir transparente. Alors je me cache un peu. Tu sais, je ne mets plus de rouge. C’est un signe. Le signe que je veux être discrète. Qu’on ne me voie pas. Qu’on ne me regarde pas. Qu’on ne me remarque pas. C’est con cette histoire de rouge, hein. Mais c’est vrai. Il est étouffant ce spleen. J’attends qu’il se dissipe. J’attends de ne plus avoir froid. Demain, surement.

Tu vois, j’ai voulu aller voir les cormorans nager. Parce que, je te l’ai déjà dit, je les aime bien. Je me répète. J’aime les voir danser sous l’eau. Alors j’ai marché, longtemps, sur le chemin le long de la mer. Je suis arrivée à l’endroit où ils dansent. Entre les falaises. J’ai regardé. J’ai attendu. Ils n’étaient pas là. Ils n’étaient pas venus au rendez-vous. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a rendue un peu triste. Je me suis sentie un peu idiote, là, plantée à attendre des oiseaux qui ne viendraient pas. Un peu abandonnée aussi. Je suis repartie. J’ai marché, dans le sens inverse. J’ai regardé l’eau, le barrage, les arbres. Il n’y avait pas de vent. J’ai vu des sternes. J’aime bien les sternes. J’aime bien les oiseaux en fait. Je sais, je te l’ai déjà dit. Je crois que j’aurais aimé que tu les voies. Voler, chanter. Que tu voies les bateaux passant le barrage. C’était joli. Je crois que j’aurais aimé marcher avec toi. Il n’y avait pas de vent. Je suis rentrée. Je me suis soûlée de musique. Jusqu’à ce que Barbara retentisse : « Dis quand… ». J’ai coupé le son. Alors,  j’ai voulu relire ce que j’ai écrit. Je n’ai pas pu… Je n’ai pas pu.

Tu vois, je fais l’Etranger avec mes élèves. Ce n’est pas facile pour eux. L’absurde qui mène à la révolte qui mène à la liberté. J’ai expliqué. Ils comprennent mal. Ils caricaturent. J’étais assise au milieu de l’estrade. Je ne m’assois pas souvent. J’étais fatiguée. Je suis fatiguée. Je n’avais pas assez d’énergie pour être debout. Alors, j’étais là plantée sur ma chaise. Je parlais. Puis, ils ont posé des questions. Ils en posent toujours quand ils ne sont pas d’accord, quand ils confondent tout. Madame, c’est important l’espoir. On ne peut pas abandonner l’espoir.  Madame, vous, vous n’avez pas d’espoir? Tu vois, ils n’ont pas compris. Je n’ai pas menti. Je n’aime pas leur mentir. Je crois qu’il ne faut pas leur mentir aux ados. Je crois qu’ils le sentent. Non. Je n’en ai pas ou plus. Je crois. Je ne l’aime pas l’espoir. C’est pour ça que j’aime la tragédie. Je ne l’aime plus. Je crois que je ne veux plus en avoir. Il m’agace. Mais madame, on ne peut pas vivre sans espoir, la vie n’a plus de sens. Silence. Mon oreille s’est bouchée. Mon corps me refait le coup du 1er juin. Quand les pompiers ont cru que mon cœur lâchait. Quand ils n’étaient pas loin de la vérité. Quand ma louve veillait sur moi, au pied du lit. Quand je suis devenue complètement sourde quand il est rentré dans la pièce. Ma louve, je n’entends plus rien! C’est rien bichette. Si, c’était quelque chose. Mon corps qui me protégeait des mots trop entendus. Mon corps qui devenait une ville fortifiée.
Mon oreille s’est débouchée. La vie n’a pas de sens. Non. Elle a celui que tu lui donnes. Que tu tentes de lui donner. Mais est ce que les choses ont un sens? Puis,  on vit sans espoir, parce qu’il n’est pas vital. On peut choisir de ne pas espérer, pour ne pas être déçu, pour ne pas tomber. Je sais que tu vas me dire que l’espoir fait vivre. Je sais. Mais je crois qu’il peut tuer l’espoir… Ça n’empêche pas l’optimisme. Puis c’est pas ça, Camus parle de l’espoir d’échapper à la mort. Et on n’y échappe pas. D’accord. Madame, est ce que vous vous sentez libre? Comme Camus je veux dire.
Tu vois, ils m’ont tous regardée en silence. 35 paires d’yeux tournées vers moi, moi assise sur ma chaise, au milieu de l’estrade. Pas à un bruit. Ils attendaient ma réponse. La réponse de celle qu’ils ne connaissent pas, mais qu’ils ont imaginée. Inventée à partir de l’image qu’ils ont de moi. Oui. En partie. Je crois. Même si ce n’est pas facile, même si tous les jours je dois combattre pour être celle que je suis, et pas celle qu’on voudrait que je sois. Celle qu’on a imaginée. J’essaie. J’essaie de dire ce que je veux, d’être ce que je suis. J’essaie. Oui. J’essaie de me libérer des cases, de ce qu’on attend de moi. De ne pas faire pour plaire, juste pour être moi. J’essaie d’assumer mes actes. D’en accepter les conséquences. Oui. Mais c’est difficile. Parfois, je ne suis plus libre. Je suis prisonnière.
Oui. Tu vois j’ai dit la vérité. La mienne en tout cas. Et j’ai dit « essayer ». Je n’aime pas ce mot pourtant. Tu le sais. Mais j’essaie parce que parfois je n’aime pas les conséquences de mes actes. Je n’aime pas la violence qu’ils ont générée. Je n’arrive pas à accepter certains de tes mots. Je devrais m’en fiche je crois. Si j’étais vraiment libre. Mais, tu vois, je n’y arrive pas. Je ne sais pas faire je crois.

Puis, tu vois, ce matin je me suis réveillée pas bien. J’ai mal dormi. D’un sommeil comateux. Peuplé de rêves étranges. De bateaux, d’oiseaux de nuit, de villes italiennes. J’ai jamais foutu un pied en Italie. Je me suis levée, j’ai pris mon thé en faisant des câlins au chat. Elle est marrante. Je crois qu’elle sait, je crois qu’elle sent. Alors, elle me donne des coups de tête, sur les lèvres. Elle veut des bisous. Puis, c’est sa façon de m’en faire. Elle chante aussi, elle me raconte des histoires. Elle se colle, elle aspire ce qui me pèse. Elle veille sur sa maîtresse.
J’ai pris un café, j’ai allumé une clope. Elle est partie. Elle a peur du feu. Quelqu’un l’a brûlée, un jour, avant qu’elle ne vive avec moi. C’est laid comme histoire. J’ai regardé les infos. Des bombes. Encore. C’est pas vrai, putain c’est pas vrai! J’ai envoyé un message, pour savoir s’ils allaient bien. Ils sont sains et saufs. Puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à toi. Pas que, à tous les gens que j’aime aussi. Mais à toi. A ces gens qui en tuent d’autres. Au nom de l’obscurantisme, du fanatisme. Ça aurait pu être moi, ça aurait pu être toi, ces gens fauchés dans leurs vies. J’ai repensé à Camus. A la certitude de la mort, à la fragilité de la vie. Pas que je le savais pas, hein. Mais les bombes le rappellent. Puis j’ai repensé aux disputes, aux incompréhensions, à la mauvaise foi, aux mots durs et blessants.
Ça m’a rendue triste. Encore un peu plus. Parce qu’on est là, à se balancer des reproches à la tronche. A être malhonnêtes. A faire et dire n’importe quoi. Comme si on allait vivre pour toujours, comme si on allait pouvoir tout réparer un jour. Et si non? Et si on ne peut pas réparer parce qu’on n’est plus là? Tu vois, c’est à ça, entre autre, que je pense quand j’écris. Quand je t’écris. Dire, au cas où. Dire, même si tu t’en fous, au cas où je meurs. Dire. Le plus joliment possible. Par mon moyen. Désolée s’il te  déplaît. Mais au moins j’essaie de dire, tu ne peux pas me reprocher ça. Tout, mais pas ça. S’il te plait. Pas d’avoir dit, comme ça ou autrement. S’il te plaît. Est ce que tu, je, nous, ne pouvons pas juste prendre la beauté où elle est, comme elle est, comme elle vient? L’apprécier, juste l’apprécier quand elle est là.  Juste profiter des jolies choses, ne pas en créer des vilaines. Ne pas chercher le laid quand il n’est pas là. Juste prendre le beau. Est ce que c’est obligé tout ça, cette laideur, ces disputes, ces disparitions? Est ce que le monde ne nous impose pas déjà assez de hideur?

Tu vois, je te l’ai dit, j’ai un peu le spleen. Parce que je voudrais que ça soit beau. Je voudrais voir ton sourire, les leurs, le mien. Je voudrais pouvoir dire ces deux petits mots, ceux qu’on ne dit jamais parce qu’on sait pas les dire, parce qu’il sont lourds, parce qu’ils font peur, parce qu’ils sont compris comme une demande d’éternité. Je voudrais pouvoir dire ces deux petits mots simplement, avec douceur et légèreté. A toi, à eux, à moi. Juste parce que c’est vrai. Là, dans l’instant. Et parce que ça ne sera peut-être plus le cas demain. Parce que je ne serai peut-être plus là. Puis toi non plus. Puis eux non plus. Je voudrais qu’on ne se dise plus des choses qui blessent. Parce que peut-être qu’on ne pourra pas venir mettre un pansement sur les blessures. On ne pourra peut-être pas réparer. Parce que parfois le temps ne se rattrape pas. Parce que parfois il transforme tout en cendres.
Tu vois, j’aimerais remonter le temps. J’aimerais qu’on reparte de zéro. Vierges. Un jour, quand le moment sera venu. Peut-être que toi aussi tu aimerais. Je ne sais pas. Peut-être que tu t’en moques. Un jour, peut-être, tu y réfléchiras. Quand le moment sera venu. Quand les oiseaux… Que nos mots pansent nos blessures. Que la mauvaise foi n’existe plus. Qu’on ne laisse pas le vide s’installer pour l’éternité. Qu’on entretienne la magie, la douceur et la poésie. C’est important la poésie. On a toujours besoin de poésie. Qu’on entretienne la beauté. On a toujours besoin de beauté. De jolis mots qui réchauffent quand on a froid. Alors, s’il te plaît, même si je les écris ici, même si tu n’aimes pas cet endroit, prends les. S’il te plaît. Au moins je les écris. Au moins ils existent. Tu les sais. Tu les lis.Je te dis, au cas où. Et c’est déjà ça…

 

« Si vite devenir
Étranges, étrangers l’un à l’autre
Au cou le souvenir étrangle…[…]

Tu sais de mémoire ancienne
Te méfier des braves
de leur soif inopportune !

Combien de lâches sont venus ici
Courir chimères à coup de fusils ?
Ivres de gloire ont-ils pensé que ton coeur
Serait conquis percé de flèches et de rancoeur « 

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