« J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime, Innocente à mes yeux, je m’approuve moi−même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison, Ma lâche complaisance ait nourri le poison. » Phèdre, Racine.

Phèdre m’est revenue. Non pas qu’elle soit réellement partie un jour, elle s’était juste assourdie, laissant la voix à d’autres.  Puis, un soir, elle est sortie de son silence. Alors que le sommeil tardait à venir, que son compatriote Morphée ne voulait pas m’emporter dans ses bras, ses mots ont retenti comme une vieille rengaine qui ne cesse de revenir me hanter. Les vers de Racine, que je connais par cœur, se sont insinués dans mon esprit, se rappelant à moi. Pourquoi? Je crois que le temps est venu de parler de ma passion pour la fille de Minos et de Pasiphaé…

Phèdre aime Hippolyte, son beau-fils, suite à une malédiction de Vénus. Elle l’aime d’un amour honteux, pesant, la rongeant comme une maladie. Et elle ne peut rien faire pour se contrôler, pour lutter, car elle est une simple mortelle se battant contre un destin tracé par des dieux cruels. Pourtant, elle essaie. Elle combat. Elle mène une bataille contre elle, contre son destin, contre la déesse de l’amour. Et elle perd, évidemment. Parce que ce qui la ronge n’est pas seulement l’amour éperdu qu’elle éprouve pour le jeune prince. Ce qui la tue à petit feu c’est le désir qu’elle ressent pour lui. Un désir puissant qui la consume.
Elle ne peut supporter la vue du fils de l’amazone car son corps s’embrase à chaque fois. Elle le dit elle même: « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ». D’une certaine façon, elle est trahie par son propre corps qu’elle ne maîtrise plus. Alors, elle va tenter de l’éloigner dans une ultime parade pour se protéger du mal qui la ronge. Elle s’en sentira soulagée, comme elle l’explique à sa nourrice: « Je respirais Oenone ». Malheureusement, à peine le fils de Thésée revenu, la passion se ravive. Parce que la manœuvre de Phèdre était vouée à l’échec. Le désir, tout comme l’amour, ne disparaissent pas grâce à la seule volonté…
Voilà une des raisons de mon obsession pour cette pièce: la lutte contre des choses incontrôlables, inexplicables. Le désir de Phèdre, mêlé à son amour, est parlant pour toutes les femmes. Parce que le désir féminin est, quoi qu’on en dise, tabou. Or, la puissance de celui de Phèdre représente, à mes yeux, la force de celui de toutes les femmes. Voir la reine d’Athènes se débattre avec sa passion, c’est se voir dans la même situation. En miroir on ressent le trouble de la femme de Thésée, ce trouble qui la pousse à vouloir se donner, toute entière, au jeune prince. Ce trouble qui lui fait perdre tout contrôle d’elle-même, la poussant aux frontières de la folie, aux frontières du masochisme puisque, se voyant repousser par l’objet de son désir, elle lui demandera de la frapper, de la tuer. Evidemment, comme toute tragédie, tout est exagéré, grossi. Mais l’idée est là. La puissance du désir féminin est dessiné avec force. Et toutes ses conséquences le sont aussi. Car, comme je l’ai dit, c’est un tabou. Et Phèdre meurt de honte. Elle meurt d’aimer, elle meurt de désirer, elle meurt de ne plus se contrôler. Elle meurt d’être une femme désirante…

Parce que ce désir, cet amour, interdits, sont une malédiction. Comme toutes les amours non partagées semble-t-il. Mais pour elle, cela va au-delà. Parce que, malgré ses nombreux efforts pour s’y soustraire, pour cesser d’aimer, elle ne le pourra pas. Car les dieux, le destin, sont cruels et tout, absolument tout, lui rappelle le jeune prince. Elle est persécutée, acculée par Vénus qui joue avec elle. Son destin est lié à celui d’Hippolyte et elle ne peut y échapper… Même la mort ne la délivrera que partiellement car elle devra rendre des comptes à son père, Minos, juge des Enfers.
C’est terrible. Tragique. Infernal. Mais, en ce moment, je ne peux que comprendre ce qu’elle ressent. Parce que, moi aussi, j’ai l’impression que le destin toque à ma porte, me forçant à ne pas oublier. Bien sûr, contrairement à Phèdre, je sais que ce n’est pas une malédiction, je sais que personne dans l’Olympe ne m’en veut. Mais je me demande ce que me veut le destin, ou peu importe son nom. Et je me demande si on peut y échapper. Je crois que j’ai la réponse. Celle des tragédies, celle de la mythologie. Non. Je crois que plus on veut y résister, plus on fonce dedans, violemment, à l’instar d’Oedipe. Je crois, et je sais que c’est pour cela que Phèdre me hante, que l’on ne peut échapper à certaines choses. Ce qui ne veut pas dire que je pense que nous avons un destin tout tracé. Non. Je crois que nos actes nous déterminent et déterminent nos vies. Pour autant, et c’est paradoxal, je pense fermement que certaines choses doivent être faites. Qu’il faut les accomplir et qu’on ne peut, ni ne doit s’y soustraire. Je n’en ai d’ailleurs pas envie. Même si, pour diverses raisons, ce n’est pas évident. Alors, et Phèdre m’aide à avoir cette réponse, je crois qu’il faut accepter. Ne pas lutter. Parce que cela n’empêchera nullement ce qui doit arriver, ce sera juste plus douloureux. Je crois que c’est le message que m’apporte la sœur d’Ariane en occupant mes pensées. Parce qu’elle a lutté et elle a perdu…

Par ailleurs, si j’aime autant la femme de Thésée, c’est pour la même raison que j’aime Antigone, la fille d’Oedipe. Ces deux femmes ont une chose en commun: le fait d’être entières. La différence c’est qu’Antigone accepte son destin cruel, pire, elle le crée en refusant de suivre les ordres de son oncle, Créon, qui interdit de donner une sépulture à son frère. Elle désobéira donc et sera punie de mort. Elle le savait et acceptera la sentence. Parce que, comme Phèdre finalement, Antigone veut vivre. Pourtant elle va aller droit vers la mort. Mais si elle choisit de mourir c’est justement parce qu’elle veut vivre complètement, selon ses convictions, ses amours, comme Phèdre qui préfère se tuer plutôt que de vivre sans l’amour de son beau-fils. Elles refusent toutes deux la tiédeur. Elles refusent les compromis, les arrangements. Elles ne peuvent vivre à moitié. Certes, elles sont dans l’excès, dans la violence des passions, mais peu importe. Elles vivent avec grandeur. Elles souffrent pleinement, elles aiment pleinement, elles sont désirantes pleinement. Elles ne sont pas hypocrites, elles ne se mentent pas, ne se cachent pas. Elles sont à la fois exaspérantes de courage vain, idiot, et admirables pour les mêmes raisons. Elles sont inconscientes. Inconscientes mais entières, pleines de vie.
Oui. A mon sens, c’est beau. Idiot, mais beau. Parce que je n’ai pas envie de ne vivre qu’à moitié, de ne ressentir qu’à moitié. Ce n’est pas le cas d’ailleurs. C’est toujours entier chez moi. Je ne connais pas les demi-teintes. Mes sentiments, mes émotions, sont toujours violents. Je n’aime pas à moitié, je ne souffre pas à moitié, je ne désire pas à moitié,  je ne suis pas heureuse à moitié. Comme elles, je suis sans doute dans un courage vain, dans une absence de barrières et de protections. Parce que je ne sais pas les ériger, je ne sais pas faire. Comme Antigone,  « Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite – ou mourir  » . Alors, forcément… Forcément, c’est souvent difficile. C’est forcément douloureux, parfois. C’est forcément con. Et puis, puis… Puis, je n’en sais rien. Si, en fait. Phèdre est là, dans ma tête, pour me rappeler que je ne peux échapper au désir, à l’amour, à mon Hippolyte. Elle est là pour me rappeler d’être entière, toujours. Même si certains voient cela comme un défaut. Et Antigone, la petite Antigone, elle est là pour me rappeler qu’il faut aller au devant de son destin, l’accomplir, faire ce que l’on doit faire, sans courber l’échine, sans baisser la tête. Même s’il y a un prix à payer…
Et puis… « Ah ! cruel, tu m’as trop entendue !
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur… »

 

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